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REVUE D'ALSACE.

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COLUAR , Imprimerie et Lithographie de Camille Dbgkbr.

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REVUE D'ALSACE.

DEUXIÈME SÉRIE.

DEUXIÈME ANNÉE.

COLUIAR,

AU BUREAU, RUE DES MARCHANDS, 8,

1861.

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L'ANCIENNE ALSACE

A TABLE.

SEPTIËIE PARTIE. (^)

Digression. Un problème économique. -— Ecots anciens. Dépenses collec- TiYES. Prix du froment du xiii« au siècle. Taxe de la viande. Valeur du yin. Prix anciens de diverses denrées alimentaires. Les

HEURES DE REPAS. ReTO'JR SÉRIAIRE DES METS. Le DESSERT. La PATIS- SERIE. — C'EST UNE CRÉATION DE LA FEMME. PREMIÈRE DIVISION. GROUPE FOURNI PAR GEILER. NOMENCLATURE DE BUCHINGER. PARTICULARITÉS MUL-

housiennes. continuation de l'inventaire. les tartes et les tourtes. Importance féodale de la tarte a la crème. Les beignets. Frian- dises HORS classe. Les confitures. Les dragées. Les devises. La

PATISSERIE montée. Le PAIN. SA DIGNITÉ. LÉGENDE DU MAUVAIS RICHE

DE Détailler. Réputation du pain d'Alsace. Les gâteaux du domaine

DE LA boulangerie. LeS PAINS O'ÉPICE. LES BRESTELLES.

Nos pères vivaient-ils à meilleur marché qae nous ? Voilà une question fort intéressante et très-sérieuse , et dont Texamen pourrait bien expliquer la puissance ancienne des appétits sensuels , et surtout l'empressement généreux et soutenu qu'on apportait à les satisfaire largement. Lorsque l'abondance des denrées alimentaires est en dis^ proportion avec les besoins de la consommation , et que la modicité de leurs prix établit un écart considérable entre leur valeur d'utilité et la valeur conventionnelle de l'argent . la vie matérielle est facile et éco-

(*) Voir les livraisons de juin et juillet 1833, page 241 , de février et septembre 1859, pag. 49 et 385, et de janvier, mars et novembre 1860, pag. 5, 107 et48i.

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6 REVUE D*àLSAGE.

nomique ; quand , au contraire , la production alimentaire ne se dé- veloppe pas paratèllement à raccroissement de la densité de popula- tion , et que la valeur des comestibles se place dans un rapport exagéré avec Timportance des signes monétaires, les nécessités de la vie domestique sont difficiles à satisfaire et coûteuses. Je crois que dans rétat actuel de notre société, nous souffrons de ce dernier mal, et qu'anciennement , avec des variations que justifie la diversité des époques , le budget des familles était sensiblement moins grevé que de notre temps, pour la part qu'il fallait faire au besoin normal de chaque jour.

La chronique manuscrite de Wencker rapporte que lors du séjour de l'empereur Sigismond à Strasbourg, en 4444 , on payait à la table impériale 6 pfennings, et à la table commune 4 pfennings seulement. La valeur de l'argent était, à cette époque, onze fois ce qu'elle est de nos jours. Le repas coûtait donc, selon la table, 66 ou 44 pfennings, c'est-à-dire 24 et 46 sous. Il est vrai que le chroniqueur cite ce fait comme une exception au cours ordinaire des choses et qull re- marque que cette année-là les vivres furent à un prix excessivement bas (}). En admettant que les denrées n'aient été qu'à la moitié de leur prix habituel , Técot ne serait encore qu'à 48 et à 32 sous de notre monnaie. Jamais, de nos jours, nous ne pourrions , à ce prix , nous asseoir à un banquet siégerait une tête couronnée.

En 4508, année qui fut aussi très-prospère, une société de 440 personnes fit un festin à la tribu de la Moresse , et l'écot ne s'éleva pour chacune qu'à 8 pfennings (}) c'est-à-dire à 46 sous , l'argent ayant une valeur sextuple de celle d'aujourd'hui.

Nous voyons , par une anecdote que raconte le Franciscain Jean Paulli de Thann , que les riches paysans du Kochersperg avaient , dès le x\^* siècle , l'habitude de se régaler à fond et dans les meilleures auberges, lorsqu'ils venaient à Strasbourg. Â la tribu de la Lanterne^ leur écot pour le dîner était fixé à 7 pfennings , qui font 48 sous de notre argent actuel. Le Franciscain signale la présence du rôti et du fromage , ce qui peut donner une idée du confortable de ce repas. Paulli raconte (^) qu'un chanteur-baladin faisant sa quête aux tables ,

(') V^ENCKER, Chron. nus. Bibl. de Strasb. ad ann. 4444.

(*) Saladin , Chron, mts. Idem ann. 4508.

(') Paulu , Schimpf und Emst, édo» de Marbnrg 48£i6 , p. 200.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 7

reçut a celle des paysans 7 pfeoDings de chacun des convives , ceux- ci prenant le baladin pour le sommelier de l'établissement et pensant acquitter leur écot. Le baladin empocha l'argent et les paysans Turent obligés de payer une seconde fois quand Tauthentique sommelier de la Lanterne se présenta pour recevoir la dépense.

En 1492 , la cherté fut considérable. D'après la chronique de Henri Bentz» le repas ordinaire {Mohl) se payait dans les auberges de Strasbourg 7 pfennings» ce qui , pour l'époque , équivalait à i8 sous de notre monnaie ; le repas exclusivement composé de poisson {Ftschmohl) était plus cher; il coûtait 9 pfennings, environ 19 sous; le souper (Oben^Irien) était sensiblement moins cher ; on le payait environ 6 sous (i). Dans la même année, la domesticité de Maximilien i«% logée au Bouc, sur le marché aux poissons , se révolta contre Thô- tesse et fit un grand désordre, parce qu'elle faisait payer pour 2 mets de viande 2 pfennings et i pfenning pour le vin . environ 8 sous. L'hôtesse dénoncée fut punie.

Suivant le registre d'un bourgeois de Strasbourg on pouvait » en 1526, faire au poêle des taiUeurs (^) , un bon repas composé de pain, de vin , de rôti » de salade , de fromage et de fruits pour 1 schelling, c'est-à-dire pour environ 20 sous de notre monnaie.

A Montbéliard» le magistrat régla, vers le milieu du xvp siècle, le tarif des repas dans les auberges, c Chacun qui y mange, dit une c ordonnance de 1551 , doit payer trois sols bâlois et aura pour son c repas quatre bons et raisonnables mets, deux sortes de vin et du c fruit (3). > Trois batzen bâlois de 1550 pouvaient faire 24 sous de notre monnaie. C'était l'âge d'or pour les voyageurs. Vers la fin du xvi"" siècle, quand Montaigne fit son voyage d'Allemagne (i580), il trouva les prix un peu haussés, c Les hostes , dit-il , comptent com- c munément le repas à 4 , 5 ou 6 baz pour table d'hoste (^) ; > ce qui revient à 24 , 50 et 36 sous de notre temps.

Le tarif des dépenses d'hôtellerie subit aux xvii^ et xviiP siècle une progression ascendante qui correspondait à la diminution successive

C) Henri Bentz, Entisheim, Chron, , mss. cité dans les Hîtror. Merkwurdigk. iesEUaitUf p. 164. (*) Idem , p. 167.

c; DuvERMOT , Ephémér. de Monthéliavd , p. 300. {*) Journal du voyage de Montaigne , i » p. 72.

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8 REVU£ D'ALSACE.

de la valeur de l'argent. Ainsi , j'ai sous les yeux le règlement des dépenses de table des bôtelleries de Colmar en 4789, signé du syndic GhauSbur. La table d'hôte était à 56 sols aux Six Montagnes noires, aux Trois Rois, à la Pomme d'or, à la Poste, au Bœuf, h V Arbre vert , au Roi de- Pologne , au Canon d'or ; elle n'était que de 50 sols aux Deux* Clefs, à VAnge , à la Couronne, à la Fleur , au Cheval blanc, h la Ville de Strasbourg , au Soleil , au Saint* Christophe » à la Ville de Belfort; et de 20 sous à l'Aigle et à la Fleur de lis; arcades ambo, Dans chaque auberge , il y avait » en outre , une seconde table l'on payait un peu moins.

En regard de ces éléments d'appréciation des conditions écono- miques de la vie d'autrefois , il faut replacer quelques indications d'ensemble que j'ai disséminées dans le cours de mon travail , et qui concourent à démontrer que les dépenses alimentaires pèsent plus lourdement sur les générations actuelles que sur celles des temps passés. L'on se rappelle que dans un séjour que Turenne flt à Saverne, en 1645» avec une suite de quinze hommes, il ne dépensa, en quatre jours, que 67 liv. 17 sols et quatre deniers , moins de 200 fr. de notre monnaie. Le fesiin de bienvenue donné par la ville de Montbéliard au comte Henri de Wurtemberg , en 1478 , ne coûta que 8 floriùs et 8 gros blancs, qui représentent environ 180 fr. d'aujourd'hui. Les frais de réception et d'entretien des députés suisses à Mulhouse , en 1515, pendant quatre jours, ne s'élevèrent qu'à 55 florins , ce qui équivaut à 540 fr. environ.— Un banquet de 22 couverts , donné par la ville de Schlestadt à l'unterlandvogt Frédéric de Fûrstenberg enl594 , n'occasionna qu'une dépense de 55 liv. 6 sols et 8 deniers , à peu près 140 fr. Lorsque les commissaires de l'archiduc d'Autriche assis- tèrent, en 1611 , à la tenue des états d'Ensisheim, ils logèrent à l'hôtellerie de la Couronne, Ils y séjournèrent 22 jours , du 24 août au 14 septembre; combien étaient-ils ? on ne le dit pas. Leur compte s'éleva ù 589 florins et 11 baiz, environ 5700 fr. (<); ce chiffre a déjà une certaine gravité ; il est comme un présage des progrès modernes; mais l'on voudra bien remarquer qu'il s'agissait d'entretenir des Au- trichiens, circonstance qui a toujours passé pour aggravante partout. Il est plus consolant de voir que la libérale maison de Ribeaupierre pourvoyait à sa dépense de bouche pendant toute une année , au

{*) Archives dép. du Haut-Rbio. Fonds d'Ensisheim. Gôm)>tes.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 9

milieu du xi^n« siècle , avec la modeste somme de 6648 florins qui ne dépassent guère 40,000 fr. de notre argent. Un siècle et demi plus tard ,'en 4798 , la ville de Mulhouse dépensait le double pour les fêtes de sa réunion à la France. La civilisation avait vivement marché.

Il n'entre pas dans mon dessein d'exposer une statistique complète de l'économie domestique des anciens temps. Je me borne à quelques aperçus suflSsants pour démontrer qu'il existait autrefois un rapport plus facile et plus doux entre les ressources générales de l'individu et la part que les nécessités de la vie prélevaient sur elles ; je veux montrer que le prix des objets de consommation était plus naturelle- ment et plus avantageusement qu'il ne l'est de nos jours proportionné à la valeur relative du numéraire. Je n'en tire aucune conclusion po- litique ou sociale défavorable à notre époque , laissant aux philosophes et aux économistes le soin d'expliquer la situation par les raisons qu'ils jugeront le plus propres à nous en consoler. C'est pour aider à les mettre en état de nous rendre service que je me permettrai de leur soumettre le prix auquel se vendaient quelques denrées alimen- taires dans les anciens temps » en Alsace.

Il est bien difficile, pour les époques reculées» d'assigner au prix du froment une moyenne calculée sur une période qui permettrait d'émettre une conclusion. Les prix relevés dans les anciennes chro- niques ne le sont que très-irrégulièrement et à de trop longues distances, et ces prix, en général^ ne se rapportent qu'à des années le froment était ou très-cher ou à très-bon marché. Nous connaissons le prix du blé pour huit* années du wvl^ siècle, à partir de 4255. Sa valeur, sur le pied du rézal^ a varié de 4 schilling» 4 pfennings (4278) à 44 schillings, (4294), écart énorme qui sépare , sans doute , l'année la plus prospère de l'année la plus calamiteuse. En admettant que la valeur de l'argent ait été au xni* siècle quatorze fois plus élevée qu'elle ne Test aujourd'hui , le prix da blé en 4278 aurait répondu à 3 fr. 80 c. et en 4294 à 39 fr. 20 c. , disproportion que nous voyons aussi entre l'année 4764 , l'hecto- litre était à 8 fr. 75, et l'année 4817 il monta à 96 fr. Au xiV" siècle, nous avons le prix de huit années seulement; il varie entre 3 schillings (4373) et 45 schillings (4316). —Au xv« siècle il varie entre n (4436) et 48 (4438) ; de 4478 à 4482 il monta à 2 florins; c'étaient cinq années de cherté ; en 4437 et 4438 , il coûta à Colmar et à Bâle 3 florins. Pour vingt-trois années du xvi* siècle, il flotte entre 2

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iO REVUE T)'aLSACE.

schillings et demi (i506) et 90 schillings (1574). En tenant compte de l'abaissement qui frappa la valeur de l'argent depuis 1506 jusqu'en 1574 , abaissement de deux tiers environ , on trouve que le prix de 1574 était douze fois plus élevé que celui de 1506. Si Ton tire la moyenne de ces vingt*lrois années , le prix du blé pour le xvi* siècle, chez nous, s'établira sur le pied de 27 schillings, c'est-à-dire 5 fr. 40 c. de monnaie française du temps, ce qui équivaut à 18 fr. 70 c. de la nôtre , valeur qui représente à peu près celle d'un hectolitre de fro- ment de nos jours. On sait , en effet , que les moyens de production du blé n'ayant pas notablement changé depuis un temps très-consi- dérable, les économistes ont choisi cette substance , la moins assu- jettie aux fluctuations de valeur , comiue le terme de comparaison le plus sûr pour les évaluations du numéraire.

Nous possédons, grâce au manuscrit du Chrétien Haenlé, garde- magasin des greniers de la ville de Strasbourg, la série presque com- plète des prix du blé à Strasbourg, peudant le xvii« siècle. Elle va de 1615 à 1700. Le prix le plus bas a été de 12 schillings (1655, 1656, 1657, 1669); le plus élevé 140 schillings (1656-1658). La moyenne des 85 années présente le chiffre de 45 schillings, équivalant à 9 fr. de la monnaie d'alors. Pendant la première moitié du xvuP siècle le prix moyen du résal a été de 57 schillings ou 11 fr. 40 c. ; depuis 1762 jusqu'en 1790 de 15 fr. et de 1803 au 51 décembre 1816 de 22 fr. 97 c. l'hectolitre.

Le prix de la viande de boucherie présente aussi une progression sans cesse ascendante. En 1499 . les trois livres de bœuf étaient taxées à 1 pfenning, ce qui fait au maximum trois sols de notre monnaie ; en 1540 , la livre fut taxée à 2 pfennings , ou 14 centimes de notre temps ; en 1575 , année de cherté , la viande de bœuf coûtait 1 sol et 5 deniers la livre , c'est-à-dire 22 centimes de notre monnaie ; le mouton et le porc valaient un denier de moins. En 1599 , le prix de la viande était de 5 pfennings la livre , environ 25 centimes de l'ar- gent actuel ; en 1611 . le bœuf valait 5 pfennings , le veau 6 , le mou- ton 9 pfennings. D'après la Tax-Ordnung de 1646 ces prix avaient haussé de 1 pfenning sur le bœuf et le veau et baissé de 1 pfenning sur le mouton. En 1682, le bœuf monta à huit pfennings équivalant à 27 de nos centimes ; il haussa encore de 2 centimes en 1716. De 1726 à 1756, la livre de bœuf ne dépassa pas 4 sols de France ou 35 centimes de notre temps ; en 1756, elle enchérit de 4 deniers, ce qui

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L* ANCIENNE ALSiCE A TABLE. il

eicita de vives doléances dans le peuple de Strasbourg ; ea i780» elle monta à 5 sols, en 1785 à 6 sols , en 1816 à 10 sols. Ce qu'elle vaut aujourd'hui chacun le sait.

L'on buvait encore à meilleur compte que Ton ne mangeait. D'après les registres des gourmets de Molsheim , le prix moyen de la mesure de vin (46 litres et demi) fut , pendant la première moitié du xvi« siècle, de 6 fr. 25 c. ; pendant la seconde moitié » de 8 fr. 55 c. ; pendant le xvu* siècle, de 9 fr. 60 c. Au xviiP siècle» la moyenne parait avoir été de 11 à 12 fr. ; tous ces prix sont calculés d'après la valeur actuelle de l'argent. Depuis 1789 jusqu'en et y compris 1815. la moyenne du prix du vin vieux a été de 21 fr. 60 c. , monnaie du temps, ce qui paraîtra un prix très-élevé ; mais il ne faut pas oublier que cette période fut remplie d'agitations et de guerres , ce qui hausse toujours le prix du vin.

Enfin , j'ajouterai à ces données générales un aperçu des prix de quelques objets de consommation à différentes époques de notre histoire : xni* siècle. 1275. On donnait 14 œufs pour un pfenning.

Une poule 2 pfennings.

Un hareng 1

XV* siècle. 1445. On donnait 15 œufs pour un pfenning ; ce qui met l'œuf à un centime de notre monnaie. 1470.. Un boisseau d'oignons 10 rappen. 1485. Une belle carpe ... 4 sols. Une oie grasse .... 4 »

Un faisan 5 4den.

Une perdrix 2 4

Un canard sauvage . . 4 > 4 i

Une poule 1 >

Une série d'oiseaux sauvages dénommés dans la chronique de Wenker sous les noms de: Profogel» Breitschnabtl , Schmihe , RaghaU , Murfogel , Nûnele» Troestel, Regenvogel, Zwuner, Sprehé; chacun à 4 deniers.

Pour ramener ces chiffres à la valeur actuelle de l'argent « on les multipliera par 6 ; une perdrix coulait donc 70 c-

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<S ftETUS 1>*ALSAGB.

xvi« siècle. iSOS. Le ceot de saumoneaux , I pfnnd et 8 scbillngs.

5 aloses pour une couronne. (Ces prix sont cités

comme excessifs). i508. Une carpe du Rhin de 12 livres , 3 schillings iO

pfenDings ou 4 fr. 1510. Cent saumoneaux , 6 schillings. 1513. La taxe de 1485 est sensiblement modifiée. La série

des oiseaux tarifés à 1 pfenning est portée à 4. 1515. Deux saumons, 6 florins ou 48 fr. 1587. Deux pastels de lièpvres, 3 liv. lorraines du temps.

Deux pastels de veau , 26 gros.

Deux jambons et deux andouilles . 15 gros. 1597. Quatre saumons envoyés de Rbeinfelden à Ensis-

heim , 47 pfund staebler 9 batz. xvii« siècle. 1624-54. La livre d'esturgeon » 1 schilling.

1647. La livre de saumon , 4 à 6 pfennings. 1646. D'après la Tax-Ordnung de Strasbourg:

La livre de fromage . . . . . 4 sch.

de beurre 1 » 2 pfen.

Le pot de lait > i 6 >

Un jeune coq 1 >

Une oie 2 >

Douze alouettes 1 >

cent de grosses écrevisses . . 5 > Le cent de têtes de choux ... 4 florins.

1648. Dix grives 29 kreuzer.

Un chevreau 24 »

La livre de lard 7 »

La livre de beurre 8 »

Un poulet 8 »

La douzaine d'œufs 8 »

1659. 36 œufs Bischwiller) pour 1 schilling.

1690. Une paire de poulets 16 sols.

de pigeonneaux . , . 15 >

de perdrix ... 3 liv. -—

de cailles . . . . > 10 >

Une oie 1 i

Une paire de gelinottes . . 4 >

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l'ancienne alsagb a table. . 13

Un dindon 3 Kv.

Une douzaine de grives . . » > 24 sols.

Une bécasse » » i6

Un canard sauvage . . . . > > 46 » Un coq de bruyère .... 5 >

Un lièvre 1 > 10 >

xviip siècle. 1747-48. La livre de saumon à . . 4 pfeonings.

1735. Beurre 9 sols.

Huile d'olive 12 i

Café 12 à 18 >

Sucre 14 >

1789. Beurre 11

Café 14à20 «

Sucre 18 à 19 1

xix« siècle. 1813. Beurre 18 à 20 »

Café de4à5fr. 30c.

Sqcre 5 05

Je ne pousserai pas plus loin cet essai de statistique. Il est suffisant pour la démonstration que je me suis proposée. Peut*étre engagera- t-il DU économiste à approfondir cet intéressant sujet, pour Féclair- cissement duquel on trouvera dans nos chroniques » dans les règle- ments de police des villes» dans les comptes des communautés , etc. , des indications nombreuses , à peu près complètes.

Si l'homme n'était pas > par excellence, l'être le plus divers, le plus capricieux et le plus mobile , l'on pourrait raisonnablement s'é- tonner de voir qu'il ne se soit point établi dans la société une enlenle expresse ou au moins tacite pour la fixation des heures de repas. ~- Les repas constituent des opérations réglementaires , périodiques et nécessaires qui doivent avant tout s'harmoniser avec les convenances générales de la société. La variété des climats , la diversité physiolo- gique qui se manifeste dans le tempérament des peuples, la différence des habitudes nationales, des conditions d'hygiène, d'alimentation et de travail , ont nécessairement introduit de profondes dissemblances dans les usages horaires qui règlent la réfection habituelle de l'homme. L'Arabe et le Suédois , le Breton et le Grec doivent donc logiquement suivre , sous ce rapport , des régimes différents. Cette loi de dissidence peut même être vraie des Français aux Allemands. Mais qu'au sein du même peuple, sous un ciel semblable, dans le même état de civi-

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14 REVUE D'ALSACE. i

lisaiion . sous l'influeDce d'un même courant d'idées , de mœurs et d'occupations, Ton voie se produire Tanarcbie la plus complète » les discordances les plus extrêmes dans l'établissement de ces usages , c'est ce qu'il n'est pas aisé de comprendre. L'Allemagne , sous ce rapport, était le modèle du désordre, et dans ce grand désordre , chaque province avait encore son désordre particulier.

Les anciens Grecs mangeaient trois fois par jour ; leur premier repas , qui était le principal , se faisait le matin ; il s'appelait ifiçxêf ; le second {Uf^rêç) et le troisième (Htvfêf) n'étaient que de simples collations. Chez les Romains , le repas fondamental , cosna , avait lieu à 5 heures du soir en été et à 4 heures en hiver; quelques ans le faisaient précéder d'une légère collation vers midi; c'était leprandtum. Plus tard , sous l'empire, quand tous les excès infectèrent les mœurs, l'on intercala trois nouveaux repas dans les anciens : le jentaculum , de bon matin , la merenda , entre le prandium et la cœna , et la CO' tnessaiio, le soir , sur le tard. Le voyageur grec Posidonius qui a dé- crit les festins gaulois ne nous a pas renseignés sur l'heure habituelle de leurs repas ; je n'en dirai donc rien, non plus que des usages mé- rovingiens et de ceux du moyen^âge. J'arrive tout de suite aux temps modernes de la France. Louis xu dînait à huit heures du matin et soupait à trois heures ; il est vrai qu'il se couchait à six. Après son troisième mariage , avec Marie d'Angleterre , il fixa , pour plaire à sa femme ^ son dîner à midi et ne se coucha qu'à minuit , métier auquel le bon roi ne dura que six semaines. Ce changement ne fut pas goûté par la cour. Sous François r', le dîner fut rétabli à 9 heures du matin et le souper à cinq heures, d'où vînt ce dicton :

Lever à cinq , diner à neuf , Souper à cinq , coucher à neuf , Font vivre d*ans nooante-neuf.

Henri iv , Louis xni et Louis xiv dînaient é onze heures , Louis xv à deux heures et Louis xvi à cinq heures. Au xyiip siècle l'on dînait à une henre dans presque toutes les hôtelleries de Paris ; mais le bourgeois mangeait à deux heures . le marchand à trois » et la no- blesse à quatre ou cinq heures.

En Allemagne, les variations des heures de repas étaient telles qu'on peut affirmer qu'à toute heure du jour une partie de la popula- tion du Saint-Empire était occupée à dîner. Au xvu* siècle les cha«

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l'ancienne ALSACE A TABLE. i5

noines de Tubingue et les comtes d'Erbach dînaient à neuf heures du matin» les princes de Gotha à dix heures, la cour de Bavière à onze, celle de Vienne à midi , d'autres et c'ët^^it le plus grand nombre , à une heure et à deux ; sous Frédéric-le-Grand la classe distinguée de Berlin dînait aussi à deux heures et soupait à neuf. Joseph ii dînait ordinairement à trois heures, quelquefois à quatre. Le cycle du dîner ainsi achevé , Von entrait dans celui du souper. Ceux qui avaient inauguré la journée par le dîner de neuf heures du matin soupaient à quatre heures du soir; la catégorie des dîneurs de dix heures se remettait à table à cinq , et ainsi de suite jusqu'à dix heures de la nuit. Les bourgeois » les artisans, les paysans faisaient, en général* leur repas principal à midi , ce qu'indiquent les mots composés si répandus de Mitiagsessen , Miuagsbrod, Mittagsmahl , Mittagsmahl' xeit, Mitlagstisch , etc.

Les usages de TAlsace étaient fort divers. Le régime dessilles était tout autre que celui des campagnes. Généralement , la bourgeoisie commune dînait à midi , et soupait à sept heures du soir , sans préju- dice d'un déjeûner léger qui avait lieu entre sept et huit heures du matin. La bourgeoisie riche et celle qui aspirait à se donner des airs aristocratiques dînait à une heure et soupait entre huit et neuf; c'était particulièrement l'usage de Strasbourg et de Colmar. Dans les grandes maisons , l'on avait adopté les coutumes françaises , chez les fonc- tionnaires venus d'au-delà des Vosges, dans la haute prélature de la cathédrale, dans le monde militaire, l'on déjeûnait à dix ou onze heures et l'on dînait de quatre à six heures.

Les estomacs rustiqueis étaient plus exigeants. Les paysans alsaciens faisaient résolument leur quatre repas en été , et trois en hiver. Dans le Kochersperg , on déjeûnait à sept heures , l'on dînait à onze , l'on goûtait à quatre et l'on soupait à la nuit. Le dîner était le repas ma- jeur. C'était le contraire dans les campagnes du comté de Hanau- Lichlenberg ; on y faisait pareillement quatre repas , à sept heures , à midi , à quatre et à huit heures ; mais celui de sept heures du matin était le principal. Toutes les vallées lorraines dînaient à midi et sou- paient à l'Angélus. Dans la plaine de Strasbourg à Schlestadt on dé- jeûnait à sept heures , dînait à midi et soupait à sept heures du soir , en hiver ; en été , les heures de repas se présentaient à cinq , à dix , à trois et à sept heures. II en était de même à peu près dans le Suodgau, hormis que le repas principal était fixé à onze heures.

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16 REYUE D' ALSACE.

Le pays de Belfort déjeunait de bon matin , dtnait entre onze heures et midi » et soupait le soir à sept heures.

Dans la région du vignoble les repas étaient plus nombreux que partout ailleurs : déjeuner à six heures , dîner à onze , goûter à trois, souper à sept , sans préjudice de quelques coups de dent intermé- diaires.

Les maisons religieuses avaient leur régime propre , réglé sur .les exigences de leurs exercices spirituels. Communément , Ton y dînait vers onze heures, et Ton soupait vers six. Cependant les Franciscains de Thann , au rapport de Jean PauUi , soupaient à quatre heures au xv!"" siècle ; ils devaient donc avoir leur dîner dès neuf ou dix heures du matin.

C'est ici le lieu , je crois , de dire un mot de la coutume qui avait assigné, anciennement, certains jours pour la consommation de mets déterminés. Le retour périodique et sériaire des mêmes plats , surtout , dans' le domaine de la vie familiale , est une règle à peu près universelle , qui a son origine et sa justification dans les idées d'éco- nomie aussi bien que dans la sécheresse du programme des ressources alimentaires d'autrefois. L'archiâtre Mangue avait déjà remarqué , à la fin du xvn^ siècle , que la table du bourgeois de Strasbourg était soumise à une pareille loi , et il nous a laissé le détail du menu en légumes le plus généralement usité alors pour chaque jour de la semaine. Selon les saisons , et quelques caprices accidentels , il pouvait offrir des variantes , mais elles étaient peu importantes , et à ses yeux , la règle avait un caractère de certitude et d'autorité qui lui a permis de la classer parmi les usages fixes et souverains. La voici : lundi , des schnilz ; mardi , des navets ; mercredi , fèves ou pois ; jeudi , riz ou orge ; vendredi , des épinards et à leur défaut des hari- cots ; samedi des lentilles ; dimanche , de la choucroute (i). 11 n'y a pas un demi-siècle qu'un usage semblable régnait dans les cuisines colmariennes ; d'après les renseignements les plus sûrs , cet usage faisait apparaître le lundi , des pommes de terre, le mardi j de la chou- croûte , le mercredi , des carottes , des navets ou des choux-raves; le jeudi , des légumes secs , du riz ou de l'orge ; le vendredi , des farinages; le samedi, des navets , et le dimanche, de la choucroute. Telle était la série adoptée pendant la saison d'hiver. L'été y apportait

(') Mauclk , THst. fiatur. de la provmce d'Alsace, mss. , tom. i, p. i28.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 17

des modifications» grâce à. ses primeurs et à ses légumes jeunes et verts, et ces modifications étaient les bienvenues.

Tout le monde sait que c'est une coutume ancienne et invariable eo Alsace, particulièrement dans les familles luthériennes, de présenter sur la table , le Jeudi-Saint , des légumes verts , ordinairement des épinards.

Dans les monastères, la règle du retour sériaire avait la rigidité d'une loi absolue et était devenue une partie de la discipline de la maison, quelque fois de l'ordre lui-même. Nous possédons le détail de l'ordonnance (Ctofter'Tractament) à laquelle était soumise » dans Dotre province » l'alimentation des maisons religieuses de l'ordre de Saiot-Benoit et de celui de Cîleaux au xviP siècle ; elle était la même pour les deux ordres. L'année était partagée en six «poques assu- jéties à des régimes différents : de Noél au Carnaval ; 2^ du Car- naval à Pâques ; 3* de Pâques à la Pentecôte ; 4®. de la Pentecôte à l'Exaltation de la S^ Croix ; S^" de cette dernière fête à l'A vent ; &" de l'A vent à Noêh Dans la deuxième et la sixième époque ; l'abstinence totale de la viande était de rigueur; dans les quatre autres, son usage n'était permis que le dimanche^ le mardi et le jeudi. -^ Il me semble qu'il n'est pas sans intérêt de jeter un coup-d'œil sur les détails de cette loi somptuaire qui a régné dans nos plus célèbres abbayes , à Munster y à AUorf, à Ebersmûnster , à Marmoutier , à Lucelle, à Pairis, etc. Je choisirai l'ordonnance qui était en vigueur depuis Noël jusqu'au Carnaval. Lundi : dîner : soupe aux pois , blanc-manger , navets frais ou compotes de pommes, carpe (ou autre poisson) bouillie avec dés de pain rôtis ; souper : soupe à la farine ou fruits et fromage. MabdI : dîner: soupe grasse , boudins de porc ou gras-double ou tête de veau ^ cboux-cabus ou choucroute . bœuf bouilli; souper: orge» veau mariné, ou rôti de porc ou de veau avec saucisses. Mercredi : dtn^r: soupe à l'avoine^ rôties de pain en sauce douce, millet, gruau ou compotes de pommes^ carpes bouillies assaisonnées au gingembre ; souper: fromage et fruits ou noix. Jeudi : dîner: soupe grasse, bouilli» panais, carottes ou navets, gibier en civet ou pâté; souper*: orge, hachis de viande ou rôti. Vendredi : dîner: soupe aux pois, nouilles ou blanc-manger » navets » carpe aux oignons et au cumin ou morue au lait; souper: fromages et fruits ou noix. Samedi: dîner: choux farcis » pommes cuites . carpe frite ou autres poissons frits ; souper : fromage et fruits ou soupe au cumin. Dimanche,: dîner: soupe grasse.

»Sén«.-S«Aiaé«. 2

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iS REVUE D'àLSàGB.

boudins de porc ou gras-double ou léte de veau , cboui-cabus ou choux blancs ; bœuf bouilli ; souper : orge , issues de veau ou gibier en civet , rôti de veau (i). Sans partager le préjugé ridicule que les moines vécurent comme des sybarites » Ton peut convenir qu'une pareille semaine n'était pas trop dure à traverser.— De bonnes viandes, de la venaison , du poisson » et des plats doux , il n'est pas besoin d'être réduit à l'humilité monastique pour trouver que c'était un régime dont un honnête homme pouvait consciencieusement s'accomoder.

Puisque je me suis laissé aller à parler de quelques questions acces- soires à la table , je veux tout de suite en traiter plusieurs autres , et hn première ligne celle de la pâtisserie et du dessert.

Le dessert est dans l'alimentation ce que le madrigal et le sonnet sont dans la littérature. On peut dire de lui comme du sonnet : Un dessert sans déftiut ^aut seul im long dîner.

Le dessert est l'idolâtrie des femmes et des enfants , de ce qu'il y a de plus charmant et de plus doux dans l'humanité. C'est la poésie légère de la cuisine , vive , fleurie , souriante , parée par l'esprit et l'imagi- nation de toutes les grâces et de toutes les élégances. Mieux que cela encore ; c'est la féerie de la table.

Qui pourrait dénombrer avec une exactitude rigoureuse les inven- tions variées « les mille petites merveilles » les caprices sans fin que la femme\ dans ses heures de rêverie active » a tirées de sa riche et curieuse imagination? Il ne faut pas le tenter. Ce domaine a été et sera toujours illimité. L'homme crée pour satisfaire sa force ou son ambition » la femme pour contenter son rêve. , c'est le monde qu'on voit, ici le monde qu'on devine. Ces gracieuses conceptions du génie féminin , il est facile au rude orgueil de l'homme de les dédai- gner ou de les reléguer au rang des bagatelles et des frivolités. Nous les devons pourtant presque toutes au tendre repliement du cœur de la femme sur lui-même , à sa puissance de contemplation intérieure » à ces longues heures de solitude, d'exil et de mystiques pèlerinages son cœur soufl're , espère ou attend. La châtelaine solitaire, pres- que captive t dans le grand manoir féodal qui , du haut de la mon- tagne , plonge son regard dans la plaine vague et bleue , a distrait son oisive mélancolie par la création de quelques uns de ces riens

(*) Bdghinoir, GeMieh. Eoch-Bueh , p. 8.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 19

délicieui ; la religieuse , retranchée du monde » dans le silence du dottre» a détourné de son âme les douces songeries de Tamour pour inventer une gracieuse futilité ; la jeune épouse a placé sa joie naïve dans Tespérance du regard surpris et charmé qui caressera le fruit de sa prévenante industrie ; la fiancée a imaginé des délicatesses nou- velles et fraîches comme son jeune amour. Dans cet ordre de nos plaisirs, régnent le bon goût , la gr&ce , l'élégance » l'esprit et la poésie de la sensualité , je le dis avec une profonde conviction » c'est la femme, sous ses aspects multiples et dans ses puissances diverses» qui a tout trouvé» tout perfectionné. Les cuisiniers de profession n'ont rien fait» rien inventé. Us se sont bornés à faire une exploiution égoïste des découvertes dues à l'imagination de femme.

Voici une première série de pâtisseries alsaciennes ; elle nous vient de la maiu de M. Aug. Stœber » mon savant ami » qui en a fait l'objet d'une étude philologique aussi intéressante que sérieuse (*) : Krapfe, Apfdkrœpfte f pommes entourées de pâte» chaussons de pommes; UngcUenveeke , gâteau aux œufs» plat et ovale» en forme de tresses» qu'on faitàLingolsheim; MiUerumkiechk,peti\A gâteaux très-minces de fleur de farine et ùe crème ;Specklùechk, gâteau aux œufs» rond, avec de petits dés de lard et saupoudré de cumin; SioUe, gâteaux an lait» carrés par le haut » en forme de bonnet clérical ; dans la vallée de Munster et le Sundgau » ils portent le nom de WoêUe, WaicUe (du celto-breton gwoitel, wastel); voilà un vestige celtique plus cer- tain que beaucoup de pierres druidiques de nos montagnes; SchneUe, Hase, pains au lait qui ont emprunté leurs noms à leur forme (lièvre» escargot) ; ils sont usités aux fêtes patronales et à Noél ; à Mulhouse» on les donne à la Saînt-Nicolas» il se tient ce jour-là un véritable marché de cette pâtisserie» Schneeklemârt ; Uânnk, pains au lait dont les jeunes garçons font présent à leurs maltresses , à la Saint- André ; Moze » pains au lait , plats » quadrillés et dont la partie supé- rieure est lustrée avec du blanc d'œuf ; c'est le gâteau classique des fêtes patronales et des grandes festivités religieuses de la Basse- Alsace ; Brieli , gâteaux plats couronnés de crème ou de fromage blanc ; FuhUwiwerkiechk , gâteau très-léger fait de fleur de farine, de lait et de sucre en poudre ; Nonnenfirule , beignets soufflés très-légers » à

(*] Aug.^Stoebbb. Dans le recueil périodique: Die deuuehan Mundartm, îve année. Nurenberg , i887 , p. 474

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âO KBVUE D'aLSAGK.

Teau de rose; c'est liuéralenienl le yti de nonne français ; Schenkele, pâtisserie loo^e, au sucre et à ia caoelle; Hirzhernle (Strasbourg) Schwowebredle (Basse-Alsace) Kritzelkiechle (Haguenau) , HimmeUge- siirn (Sundgau)^ menue pâtisserie de formes diverses, cornes, croix, étoiles, cœurs, oiseaux, lièvres, etc.

Jean Geiler , qu'il est si utile de consulter pour l'tiistoire des an- ciens usages , nous fournit le nom de quatre espèces de pâtisseries : Karspellen , sur laquelle les renseignements manquent ; Neurol , pâ- tisserie fraîche , à la minute , Neugerathene» ; Oflaienrôrlin ou Hippen, pâtisserie roulée , d'une pâte légère faite de miel et de farine ; on la connaît encore dans toute l'Alsace et dans l'Allemagne méridionale ; Brant et Murner emploient fréquemment l'expression Hippen dans les mots composés « Hippenwerk , bagatelles , Hippenbuben , gens sans aveu, légers, gamins; aus/ttppe/n, en Bavière, veut dire buer ; B.„.beiss , expression trop libre que Geiler pouvait placer dans un sermon» mais qu'il suffit de deviner aujourd'hui (^).

Le vieux livre de cuisine de Buchinger nous donne aussi une pitto- resque nomenclature de pâtisseries, avec la recette des procédés et des matériaux pour les exécuter ; je me borne a citer les noms; ceux qui comprennent l'allemand verront aisément de quoi il s'agit: Gebruhle'Kûchlin, Sprûtzen'Kûchlin , StraubUn-Euchlein, Slrûtzlin, Gewâhlie'Kûchlin , Zucker-Streublin , Sack^Kuchlin , Eyer-Strûtzlin , Gebachene Schnitten , Model^KuMin , Schnee-Balkn , Eyer-Ring , Eyer'Sprilzlin , Fasle^Kûchlin ^ Imber-Zàhn , Gofem,

Le Mulhouse suisse était une des places les plus renommées pour la pâtisserie. On y confectionnait presque tous les genres que je viens d'énumérer; il avait, de plus, deux articles spéciaux qu'on ne re- trouve pas ailleurs , les Knieblàize et les H. .•.schenkele; cette dernière pâtisserie est la sœur de celle indiquée par Geiler : Le latiD dans les mots brave rhonnêteté.

L'allemand ne se gène guère plus que lui.

La propension des femmes de Mulhouse pour la fabrication de la pâtisserie est attestée déjà au xvi'^ siècle , par le chroni- queur Zwinger; il raconte que lors de la présence des députés de la confédération, en 4586, les dames de la ville se réunirent pour montrer leur.talent sur ce sujet. « Elles en produisirent beaucoup et c de toutes sortes de façons , dit-il ; il y en avait de longues , de

C) EAvnNiA. Strasb. 1858-39, p. 184.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 11

c larges » de plates, de bautes, de rondes , de carrées . de blanches, c de brunes , de jaunes et de rouges (i). >

En continuant mon inventaire, j'ai encore à recenser dans la pâtisserie Bne: les Ringeln, les diverses variétés de biscuit (Zuekerbrod) , le MandeUbrod , ou pain d'amandes , Yanii-hrod , (le pain d'anis de S^« Marie était particulièrement renommé ) , les macarons , les Muikat" Zûnglein ou casse-museau français , les Muschlen ou coquilles , les croquets ou croquanteaux , les Mandel-spàne , les Hobel'spâne , imi- tant les copeaux de menuiserie» les patiences» les tablettes de pommes et de coings » la famille des meringues , les Mandeirkrântzchen et les Mandel'herze , les Zwieback , les Hussaren-Schnitten, les Zimmet' Schnitten , les Leckerlés , le genre entier des gaufres {Waffelti) dans lequel figure spécialement la gaufre mulhousienne. Ce que je passe est , sans doute , plus considérable que ce que j'Indique.

Les gâteaux de dessert , les tartes (Kuchen, Tarte ; dans le Sund- gau Waye) et les tourtes formaient véritablement un règne complet. Je ne désignerai pas toutes celles entraient les fruits. Ils étaient tons mis en réquisition depuis la pomme jusqu'à la myrtille. Mais il convient de noter le Kaiser- Kuchen y le Reiss'Kuchen , le Griess* Kuehen » la tarte aux raisins de Corintbe , la tourte d'amandes au lard , la tourte à la crème VOsterfladen ou flan de Pâques , la tourte à la moelle» la tourte au citron « celles an pain-bis. au biscuit» à la canelle, au ^on » la tourte aux pommes de terre » le gâteau au lard , la tarte aux œufs » la tarte au fromage » d'origine positivement ro- maine. On sait, d'ailleurs, que la tarte » en général , a été empruntée aux habitudes des Romains. Ils les couvraient aussi , comme nous , de bandelettes de pâte, ce qui a donné occasion à Pline de les appeler celaturae putrinarum , parce qu'elles ressemblaient à une pâlisserie ciselée.

Qui l'aurait pensé? la tarte à la crème, avant d'égayer une comédie de Molière » a joué , tout près de nous , son petit rôle dans le système féodal. Le chapitre de Galilée (S'^Dié) ayant résolu au xiP siècle de fonder une ville autour du monastère , les habitants du village de Moriville envoyèrent dans la nouvelle cité une colonie. Le chapitre fit des sacrifices pour repeupler ce petit village qui lui fournissait beau- coup de blé ; entr'autres moyens qu'il employa , il abandonna au

{*) Mœg , Geseh. Mulhauten , i, p. 178,

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39 REVUE D*àLSACE,

monastère de Blaioville les redevances qu'il possédait dans ce lieUt en échange d'une tarte à la crème faite avec la fleur d'un grand bichet de froment à livrer annuellement aux gens de Moriville. Le dimanche gras , un échevin de Moriville allait recevoir cette tarte au nom du chapitre de Galilée , la faisait transporter en cérémonie dans son village et la partageait entre les mariés de l'année et les nouveaux habitanu (i).

Je remarque avec chagrin qu'il n'a pas toujours été commode dans notre pays » d'aspirer à la tarte. D'après la Tax-Ordnung de Strasbourg, de i646, les pâtissiers vendaient une tarte d'amandes i5 à i6 schillings et une tarte aux raisins de Corinthe 10 schillings ; la TaX'Ordnung a beau a\|outer qu'elles seront bonnes et grandes , ces prix ne représentent pas moins une valeur de S fr. et de 7 fr. 50 c. de notre monnaie.

Les beignets jouissaient anciennement d'un grand crédit et présen- talent une variété le goût moderne ne ferait que des choix très* circonspects. Outre les espèces comprises dans la nomenclature em- pruntée à Buchinger, je citerai encore les beignets aux pommes» ceux aux cerises » ceux aux pruneaux , les beignets au vin » les bei- gnets à la rose, les beignets au sucre {Zuckerstrauben), les Pfuttde, les Bauemstrâublein ; tout l'ordre des stribles , à calibres différents » qui s'est nationalisé dans le pays de Belfort ; les vicques de Peronse ; les beignets aux écrevisses , aux fleurs de sureau , aux cdtes de rhu- barbe ; cette dernière espèce a encore des partisans fidèles à Colmar. Mais je doute que l'on en trouverait pour les beignets à l'oseille, à la bourrache , à la mélisse » à la menthe » à la sauge» à la bétoine. Il y en avait cependant autrefois. - Enfin» pour épuiser la pâtisserie» il faut qu'on me permette encore de mentionner les friandises suivantes : TahakiroUeny UandeUehniuen , Dreispitzep Ofenkûchlein (choux)» la charlotte de pommes» la croûte aux fraises» le Roiinenrbroi ^ les Pfaffemckniuen » les FotxeUchniuen , toute la tribu des Kugelhùpf; le MoTTàpm^ gâteau de fleur de farine et d'amandes qui» an témoignage de Jér. Bock » était encore vendu par les pharmaciens au xvp siècle » et qui servait spécialement au Schlafftrunk {eaupdusohr) des gens riches. A cette époque » le docteur Félix Plater de Bâie le prescrivit aux accouchées» ce qui donna un grand élan à sa réputation scientifique.

(*] Gravur» Hiêt. de Sain^Dié, p. 109.

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l'ancienne ALSACE A TABLE. 25

Les confitures et les dragées étaient des parties essentielles da dessert. Elles servaient à lai donner de Téclat , de l'agrément, de la fraicheor. Les anciennes confitures me paraissent avoir été, du moins en Alsace , renfermées dans un cercle assez restreint. Je ne trouve au XYU« siècle , que les variétés suivantes : coings , noix , nèfles , cerises, groseilles, gingembre vert , orange, citron, ribettes (Johanne»- Trâubel)(^). Plus tard , au xviiP, on y sûouta les gelées de reinettes, l'abricot^ la framboise , la mirabelle , les mûres , le fruit de l'églantier {Cynorrhodon).

Les dragées étaient loin aussi d'avoir atteint la perfection merveil- leuse où nous les voyons de nos jours. Elles étaient encore bien pau- vrement basées vers le temps de la paix de Westphalie , comme l'on peut en juger par ce tableau : dragées au coriandre , aux amandes , à l'écorce d'orange^ à la canelle , au gingembre , aux clous de girofle, à l'anis , aux zestes de citron (^). Après le règne de Louis xiv et de Louis XV, elles avaient acquis un certain degré de gloire et ouvert la carrière à des bonbons plus raffinés. Les bonbons à devises faisaient fureur au xvnp siècle. Un Allemand, qui se trouvait à Strasbourg , en i780, raconte ainsi l'amusement que procurait l'échange des devises: ff Au dessert on servit des devises. Chaque dame m'en envoya une et je lui en adressai une en retour. Elles excitaient des rires et des c plaisanteries. Quelques pensées assez plates que contenaient plu- c sieurs d'elles firent dire au vieux père que le roi devrait s'occuper c d'une affaire aussi sérieuse que le plaisir de ses siyets , et charger c l'Académie française , qui n'a cependant rien à faire, de rédiger des c devises (3). L'on peut encore exprimer le même vœu aujourd'hui.

Le moyen-âge et l'époque de la renaissance ont aimé avec passjon tout ce qui parlait au sens de la vue , tout ce qui avait un caractère de spectacle , d'étrangeté ou de rareté , toutes les inventions l'a- dresse, l'artifice et l'imagination de l'homme déplaçaient les choses de leur cadre naturel pour les transporter dans un milieu fictif, et très-souvent dans le domaine du symbole et de l'allégorie. Les

{*) HOSCBEROSCH , Àdêlieh. Leben , p. 128. n Idem, id. p. 126.

0 Schrifttasehe auf einer ReUe durch Teutsehland , Franknich , etc. Pranef, 1780 , cité dans randenne B»vue éT Alsace , aiinée 1856 , vol. , p. $(1.

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U REVUE D*ALSAGE,

récits des chroniiiiiears ihwis apprennent qu'à tons les c^niDds festinSt aux banquets d'apparat» on voyait apparaître sur les tables des cbefs- d'œuvre de pâtisserie ou de grande confiserie , les uns figurant des églises fameuses , les autres des châteaux-forts célèbres , d'autres des palais imaginaires. Ce luxe était particulèrement goûté chez les ducs de Bourgogne. L'art d'exécuter en sucre les figures les plus diflSciles et les dessins les plus compliqués était poussé très-loin aux xv« et XVI* siècles. Lors de la collation offerte , en i57i > par la ville de Paris à la femme de Charles ix c il n'y avait, dit un historien, sorte de c fruit qui puisse se trouver au monde qui ne fust là, avec un plat de c toutes viandes et poissons , le tout en sucre , si bien ressemblant c au naturel que plusieurs y furent trompez ; mesme les plats et es- c cuelles esquelles ils estoient, estoient faits de sucre, i Quand le légat traita Marie de Médicis , à son passage à Avignon, en i600 » c il y c avoil trois tables dressées et couvertes de plusieurs sortes de pois- c sons , bestes et oiseaux , tous faits de sucre , et cinquante statues c en sucre , grandes de deux palmes , représentant au naturel plu» c sieurs dieux , déesses et empereurs. Il y avait aussi trois cents pa- c niers pleins de toutes sortes de fruits en sucre , pris au naturel. De pareils exemples, moins illustres, par la dépense qu'ils ont occa- sionnée , mais inspirés par le même goût , se remarquent dans notre histoire. Au festin donné à Strasbourg à l'évéque Robert , en i449 , on plaça devant le prélat un château en sucre. Robert ayant ouvert une fenêtre du castel , il s'en échappa une joyeuse volée d'oiseaux vivants; puis il ouvrit une porte basse du château , et l'on vit un vivier dans lequel s'ébattaient de petits poissons. On lui présenta aussi un cochon de lait , doré d'un côté , argenté de l'autre. Au festin donné à l'évéque Guillaume, en 4507, on vit encore une pâtisserie pitto- resque représentant un palais dont les gargouilles versaient de l'hyp- pocras; une seconde sucrerie figurait un jardin avec cinq jeunes filles, et une troisième pièce représentant un jardin au milieu duquel s'élevait un roc couronné d'un cerf à la vaste ramure. Au dtner de noces de Georges de Ribeaupierre > en i543, on vit une tarte sur- montée d'Adam et d'Eve , portant , par décence , des costumes de cour; une tour épanchant du vin blanc et des petits poissons; une léie de porc dorée ; une maison de pâtisserie. Il est superflu de citer d'autres faits. Je ne quitterai point la pâtisserie^ sans dire un mot de la pâtisserie

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l'ancienne ALSACE A TABLE. S8

par eieelloBee » du pain » la base fondamentale de ralimentation ha« maine , parmi les peuples civilisés. Dans tontes les langues policées , le nom du pain a toujours été le signe le plus large et le plus corn- prébensif pour résumer Teosemble des nécessités de 'la vie. Il a fourni leur plus riche fonds aui proverbes, aux maximes et aux locu- tions pittoresques qui expriment les rapports variés de la vie sociale à peignent les adversités et les contentements de l'existence privée. Il a une place d'honneur dans la plus belle des prières chrétiennes ; la philosophie appelle la science le pain de l'esprit et la morale le pain de l'âme, et la religion a caché le Dieu rédempteur du monde dans le symbole touchant de la nourriture universelle. Aussi le pam est-il sacré. La mère chrétienne apprend à son jeune enfant à le res- pecter ; dans les campagnes , il est rare qu'on entame un pain sans le marquer du signe le plus vénérable de la foi. Le pain est un don de Dieu. Sa profanation est un péché. Dans les vieilles légendes popu- laires , le pain du mauvais riche , qui refusait de le partager avec les malheureux , était transformé en pierre. Une tradition du Harz ra- conte que de Jeunes garçons ayant une fois osé maudire leur pain et le fouler aux pieds , le pauvre pain saigna et rougit la terre : mythe poignant apparaît dans toute sa profondeur la croyance du peuple allemand en la sainteté du pain. Dans nos usages alsaciens, ce n'était pas manquer an sentiment de vénération que méritait le pain que de le partager avec certains animaux ; l'on pouvait en jeter les miettes aux poules, en donner aux chiens et aux chevaux ; mais c'était une profanation impie d'en nourrir les pourceaux , qui étaient des bétes impures , comme nous l'apprend la légende nationale du mauvais riche de Dettwiller.

11 y avait dans ce village un paysan opulent, mais dur et avare , parcimonieux pour ses domestiques et impitoyable aux pauvres. Quand de malheureux affamés mendiaient à sa porte les restes du pain de sa table, il les chassait en blasphémant, et commandait qu'on les portât dans l'auge de ses pourceaux. Après sa mort , sa maison fut infestée de bruiu mystérieux. On y entendait le pas lourd d'un animal et des grognements de porc. Un exorciste fut appelé. Il recon- nut que l'esprit du mauvais riche vaguait , tourmenté et maudit, dans la maison , et qu'il réclamait une auge neuve à l'étable. Elle fut faite. Mais les pourceaux devinrent comme furieux au contact de leur nou- veau compagnon. L'exorciste revint et relégua le fantdme dans un

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S6 MTUB B'aUàCB.

champ écarté et sileDcieux qoi enToie encore an passant solitaire l'écho sinistre des grognements du mauvais riche damné (^).

Le pain , dans les campagnes alsaciennes , était généralement bon. L'on y employait le méteil. Dans les montagnes on cultivait l'épéautre parce que cette graminée résiste mieux aux froids. Au Ban-de-la- Roche , le pain de seigle était , an xvui* siècle encore \ an régal dont les pauvres n'usaient que de temps à autre (>). Dans les hautes mon- tagnes , l'on n'avait que le pain violet que donne le sarrazin.

Les pays sitnés sur le cours du Rhin étaient les plus renommés de toute l'Allemagne pour la beauté du pain blanc* du pain de table, du pain employé dans la vie urbaine. Pforzheim et Strasbourg étaient cités en première ligne sous ce rapport. Après Strasboui^ « le plus beau pain de la Basse-Alsace était celui de Schwindratzhelm {^) , village situé près d'Hochfelden « et qui était comme le Gonesse de l'Alsace. Le pain de Schwindratzheim était si renommé , et ses boulangers si estimés que Frédéric i*' les proposait pour modèles à ceux de Hague- nan déjà en ii64 (^). Moins que dans d'autres pays il était mélangé de graines aromatiques , mais il n'avait pas réussi à s'en affranchir totalement. Sa pureté actuelle est un progrès du temps. Ancienne- ment 9 chez nous» l'on y mêlait de la coriandre noire , dii pavot « et surtout du cumin (^). C'était le penchant de l'époque. Dans le Lan- guedoc on le saupoudrait de marjolaine , et dans la Provence on chauffait les fours avec des bonrrées de thym. Sur le lac de Constance dominait » an rapport de Montaigne « l'usage de l'aromatiser avec du fenouil (®). Le docteur Bock recommandait comme des moyens propres à lui donner de la douceur et un bon goût la semence de fromentale et les gn^ines de sésame. U nous enseigne aussi que dans les années de cherté ou dans certains cantons pauvres , on mêlait à la farine ordinaire de la farine de pois , d'haricou , de lentilles » d'avoine , de millet, que souvent l'on a fait du pain avec ces seules substances ou du son , et que les famines ont parfois forcé de recourir à la sciure du bois de sapin.

(*) ÀUG. Stoeber , Sagm des Blsassu , p. 237. (*) Massenbt , Deicript. du Ban-d^-la-Roehe , p. 19. (') JftR. Bock » Kreuttwbuch , p. 237. (*) BiLLlNG, Beichr, dei BUastes , p. 243.

(*)BOGK,p. i(U.

(*) MoNTAKliB , Voyaget , i, p. 71.

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L'AMCIENNE ALSACE A TABLE. 27

Dans les petites villes les professions de pâtissier et de boulanger étaient confondaes dans les mêmes mains. Il en était autrement dans les grandes villes et dans celles la police des métiers était sage- ment réglée. Je vois par Tordonnance strasbourgeoise de 1557 qu'à partir de cette année les professions furent séparées. Les pâtissiers eurent leur domaine , et on ne réserva aux boulangers que le droit de confectionner les Langweeken , le MuOtuchen , le Kumgikuchen , les pftiés 9 les Pladen (galettes) , les Offladen , les Suckerscheiben , les Hàppen, YEierbrot, le pain d'épice (Lebkuehen) et les Brestellen (i). L'usage et le temps y ajoutèrent les Mikhwecke , les Ladebredle , le SehnUdnrod Haguenau Hurzelknopff ^ dans la Haute-Alsace Bière-- wecke); c'est le Rama delà Lorraine ; le val d'Ajol faisait le meilleur; les Suppebengel (petits pains longs pour la soupe) ; les Gumberlândi^ bredle^ idnsi appelés d'un duc de Cumberland qui , pendant un séjour qu'il fit à Strasbourg vers la fin du siècle dernier, en mangeait chaque jour dans son café. Les pains au lait de S^-Marie-aux-Mines étaient les plus fameux de l'Alsace < du temps de Grandidier ('). Quant aux pains d'épices les deux sièges principaux de la fabrication de ce pro- duit qui triomphe aux foires et aux fêtes patronales étaient à Barr et à Strasbourg. En iBOi , Barr comptait cinq fabriques en activité , et Strasbourg autant; Schlestadt en avait une (^). J'ai nommé les Eres- telles. Ce pain délicat et populaire a assez de célébrité pour que l'on remarque que les Romains nous l'ont apporté sous le nom de pan» lonuâ, et que rsgatique affection des Strasbourgeois pour cette pâtis- serie les avait portés à décorer du nom de BretsuUenumn leur singu- lière et satyrique personnification du Rohraff (^).

Ch. Gérard, iToottklaoowiiDpérida. (LaêvUe à une prochaine UvraUon.) ,

{*) Ârehiv. mnnieip, de Stroib. Gommimicatioii de M. Schweîghaeoser, srcbiTiste. C) Granduibr , Vue* pitioretquet d'Âlsaee. S^Marie. (') LAOH<m , SiaHet. du Boê-BMn , p. l&l. l") AleaUa 18S2, p. 215.

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U DAME DE HUNGERSTEIN.

(*)

Le peuple sait une légende sur chaque ruine de la féodalité. Quand vous visitez l'un des châteaux détruits » si nombreux dans notre vieille Alsace, interrogez le bûcheron de la montagne, il saura à peine le nom du manoir ; mais il vous dira quelque histoire surnaturelle sur ses anciens hôtes , qui vous fera sourire si vous êtes sceptique, rêver si vous êtes poète et réfléchir si vous êtes philosophe. Le peuple a oublié l'histoire de ses anciens maîtres ; ainsi que sa propre histoire; mais il a gardé la mémoire de quelques faits isolés auxquels la tradi- tion en passant par la suite des siècles a imprimé une couleur poé- tique. Les documents historiques donnent quelquefois à la science le droit barbare de descendre une fiction ingénieuse aux proportions mesquines d'un fait ordinaire » et la science s'en applaudit. Pour moi» je l'avoue » j'ai toujours eu peu de sympathie pour ces détracteurs lettrés qui se servent de l'histoire pour détruire. Je n'ai la prétention de raconter qu'une simple légende et si je l'ai appuyée de preuves historiques c'est qu'elles ne changent point la forme de mon récit. C'est peut-être une supercherie que j'ai tentée : j'ai' essayé de prouver une partie pour engager mes lecteurs à ne pas douter du reste.

Presque aux portes de Guebvriller s'élevaient naguère encore les restes du château de Hungerstein. L'histoire de ces ruines serait peu

(*] L'histoire de la dame de Hangerstein n'est nas inédite. Le poète colmarien Pfeffel a composé , sous le titre de: « Die Frau von Hungentein^ » une nouvelle intéressante qui est publiée dans ses œuvres et dont il parait avoir emprunté le fond anx annales de Ribeaupierre , écrites par le docteur Jacques Luck. U est certain , toutefois , que notre poète ne connaissait pas les documents authentiques que nous donnons par extraits et qui sont déposés aux archives du Haut-Rhin avec les dossiers des &milles éteintes.

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LA DAME DE HUNGERSTBIN. * S9

intéressante si un crime affreux ne marquait , d'une tache de sang , le jour s'éteignit avec Guillaume de Hungerstein la famille de ce nom qui, depuis des siècles, tenait en Sef le château et ses dépendances de la noble abbaye de Murbach (i).

C'était en i487 , Guillaume venait de perdre sa femme Suzanne d'Ostein » qui le laissait sans enfants ; quoique vieux et inflrme, le dernier Hungerstein songea à contracter d'autres liens et se 6ança bientôt à une jeune et noble demoiselle renommée dans tout le pays et pour sa beauté et pour sa grâce. Elle se nommait Cunégonde , et était la fille de Rodolphe de Gielsperg » seigneur dissolu et ruiné qui pensait refaire sa fortune en mariant avantageusement sa fille. Cuné- gonde ne manquait jamais banquets , danses ni noces ou sa beauté la rendait lotgours la bienvenue. Une fois mariée elle n'attendit point que son époux voulut bien lui octroyer ces plaisirs ; elle les suivait en cortège galant, écrasant de son luxe et de son dédain de plus nobles dames qu'elle. Le vieillard le souffrait en silence, attribuant ces folies à la jeunesse de Cunégonde ; mais bientôt , outrepassant toutes les bornes , la noble dame mit au pillage les biens de son époux ; elle vendait ses joyaux , engageait les titres de rentes et appelant auprès d'elle son père et son frère Werner de Gielsperg qui partageaient ses goûu dissipateurs , elle tint cour et mena fort joyeuse vie en son château de Uungerstein. Alors les yeux du vieillard se dessillèrent ; il se vit , de riche seigneur qu'il était , sur le chemin de la pauvreté et du déshonneur. Il admonesta doucement , puis sérieusement, mais rien ne servit. Cunégonde ne céda point et ses parents la soutenaient contre son époux.

Werner , son digne frère , fit même des menaces. Voulant se rendre à Inspruck , il demanda quelques joyaux à son beau-frère , pour pa- raître plus brillamment à la cour. Guillaume refusa. Alors Werner dit publiquement que bientôt il ferait tel bruit à Hungerstein , que Ton en garderait longtemps souvenir.

Sur la prière de Guillaume, le comte de Ribeaupierre , alors bailli de la Haute-Alsace , avait envoyé un certain Thiébaud Lockmann ,

(') Aux émaux près , la dunille de Hungerstein avait les mêmes armoiries que Tabbaye de Hurbach. L'abbaye de Murbach : d'argent au lévrier élancé de sable. La famille de Hongerstein : de gueules an lévrier élancé d'argent.

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30 BBYim D'ALSiCB.

poar remettre en ordre les affaires de Hungersteio (i) ; Lockmaiin aum devint l'objet de menaces de mort de la part du jeime seignenr de Gieisperg.

Dans cette extrémité le malheureux cheTalier de Hungerstein s'a- dressa de nouveau au comte de Ribeaupierre, le supplia instamment de lui prêter aide et assistance , pour régler les affaires de sa maison et pour le protéger contre le ressentiment des parents de sa femme.

Le landvogty se rendant à ses doléances, ordonna que les biens de Hun- gerstein seraient gérés et administrés par l'intendant qu'il avait envoyé; que le seigneur Guillaume » sa mère » qui vivait encore, et sa femme recevraient une pension limitée , que la valetaille inutile serait ren- voyée, que l'un garderait simplement un écuyer et un valet de pied, et enfin que dame Cunégonde n'aurait qu'une suivante pour elle et une autre femme chargée de la cuisine.

Cette décision suprême frappait au cœur la dame de Hunger-

(*) Noos donnons ici un extrait des registres de Lockmann ooocemant la garde- robe de la dame Cunégonde. Ces renselgnemenu nous paraissent intéressants pour l'histoire du costume au iS« siècle :

LXTXVjor. Jtmn to smt das die KUyder 90 WUhekn von Htêngtrstem Ritter tiner eliehm gemahell frouw KungoUm gehm vnd koufft hai , Di» will vnd «r eranek gtUgm %$U

Item einen bhmoen Rock , itt sùwr «rwm firouw SusUn WbKeker gedêchUnut

item einen grinen kurtxen Rœk^ itt vnden mit sehmfahe, itt auch tiner enœn firouwen geweten.

Item einen grienen Rock itt gettiekt mit gold vnd herlen itt oueh tiner erwen froufoen geweten, Kottet hundert gulden.

Item einen môrichen Roek itt ouch firouw SuuUn tiner erwen fvouwen geweten.

Item ein twilehjuj^en mit verguUen knopffen , itt owh tiner erwen firouwen geweten.

Item einen vergoUten gurUll itt ouch tiner erwen proween geweten. Kottet aektMiek pfimdt.

Item einen tehellinRock mit vergultten teheOin hat firouw KxmgoUt kouift von Clewin Viteher xu Gewilr vnd itt xu dmn Rock komen einer tilber ttouffvnd ein vergoUter gurttel mit einer twartxen phortten vnd xwene gulden in gold. Der ttouff itt mint hom geweten vnd den gurttel itt mir nit witten. Der Roek itt twartx Hnehtuch kottet XI % liber.

Item einen twartxen manttel vom Clewin Viteher kottent VIUI liber.

Itm aifieti hrunen lintehm Rock hat frouw MungoU koufft.

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DAME DB HPMGIRSTEIN. 31

stein ; qui dès ce jour médita uo crime. Elle parviat i gagner les deux valets en leur accordant ses bonnes grâces . au point qu'oubliant et rhonnenr et leur devoir, ils devinrent non seulement ses amants, mais encore ses complices dans le dessein monstrueux d'égorger leur vieux maître et seigneur. Le crime conçu eut bientôt son exécution.

Un jour que le vieillard était assis dans la salle voûtée de son châ- teau , les deux valets se précipitèrent sur lui et le menacèrent de mort, s'il n'écrivait incontinent à ses parents qu'un grand péché, commis dans sa jeunesse, l'obligeait à entreprendre un pieux pèle- rinage en pays lointain , qu'il prenait congé d'eux , les suppliait d'as- sister sa femme en son absence et de prier Dieu pour lui. Quand Guillaume eut cédé à la force , on l'obligea à sceller de son sceau la ' missive qu'il venait de tracer sous les menaces des assassins. Cuné- gonde parut alors , tenant un lacet; c'était l'arrêt de mort et Tinstru- ment du supplice de l'époux qu'elle avait accepté devant Dieu. Un instant après elle était veuve et deux fois criminelle.

Les complices visitèrent les meubles et les papiers de leur victime ; ils s'emparèrent des objets précieux, des titres de rentes qui restaient et Ton se promit maint heureux moment.

Lorsque la nuit, protectrice des traîtres et des meurtriers, vint prêter son ombre qui confond les bonnes et les mauvaises actions , l'écuyer monta à cheval . prit le cadavre de son maître devant lui , puis s'enfonçant dans la forêt il le jeta dans une fosse qu'il recouvrit de mousse et de branchages.

Le lendemain les assassins ayant placé la missive sur la table de Guillaume , témoignèrent grand souci de la disparition du chevalier de Hungerstein , enfin ils ouvrirent la lettre en jprésence de quelques étrangers et la montrèrent ensuite à tous ceux qui s'enquéraient du vieux châtelain.

Mais bientôt on vit les deux valets porter les habits de leur maître et le château reprendre ses airs de fête comme aux beaux jours la nouvelle épouse tenait Guillaume sous l'empire de ses charmes. Dieu avait fhappé les assassins en leur ôtant la prudence, et l'attention pu- blique éveillée les désignait à la justice des hommes.

Sur les ordres du landvogt , Guillaume de Ribeaupierre , une com- mission , composée de nobles et de bourgeois , dut rechercher les causes de la disparition du maître de Hungerstein. Sur quelques soup-

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5t RBVUE D'AL8ACE.

çons on 6t appréhender au corps un des Talets qui » appliqué k la torture, avoua tout.

Le corps du malheureui seigneur fut bientôt trouvé et les juges de la régence d'Ensisheim vinrent procéder à sa reconnaissance. Alors on le conduisit solennellement à Guebwiller il obtint les honneurs funèbres et une chrétienne sépulture.

Selon l'antique usage le héraut d'armes brisa sur son cercueil les armoiries de sa maison , pour témoigner aux yeux du monde , qu'il était le dernier de sa famille et qu'avec lui le nom de Hungerstein descendait dans la tombe.

Enfin pour perpétuer la mémoire du crime » on éleva deux croix » l'une près de l'endroit il fut assassiné » l'autre près de la fosse l'avait Jeté son meurtrier (^).

Cunégonde aussi fut arrêtée » incarcérée et appliquée à la question. Elle convint du crime. Sa sentence» qui ne se fit pas attendre, portait que Cunégonde de Gieisperg , convaincue d'adultère et de meurtre , se prosternera à genoux , criera à Dieu merci et à l'empe- reur , ses officiers et justiciers et à tous ceux qu'elle pourrait avoir offensés et que pour l'expiation de ses crimes elle sera mise es mains du bourreau pour être exécutée de vie à mort par submersion , en conformité des ordonnances impériales et pour exemple d'autres*

Tout semblait fini pour elle lorsque le juge, brisant la baguette d'osier qu'il tenait à la main , ajouta d'une voix grave et solennelle : Dieu ait pitié de son âme. Cependant la mort était bien loin. Ange du mal elle était destinée à faire encore des victimes sur cette terre et la beauté de son corps devait aider la perversité de son esprit.

Pendant qu'on la conduisait au supplice , un jeune noble traversa la foule de manants qui allait voir périr une noble dame et s'appro- chant de l'exécuteur , il lui promit trente florins d'or s'il parvenait à garder Cunégonde vivante et à la lui livrer. Le bourreau accepta (').

Il garotta la patiente avec tant de force qu'elle en perdit connais- sance , puis la lançant à l'eau il la laissa descendre la rivière pendant

{*) Comptes de Lockanann. Item, 2 gulden geben vor xioaya êteynenm Crutxen xu maehm an der itetten do Herr Wilhelm ermordt itt worden.

Itêm, 5 ichl. d. vor die CruUe ctn die eelbe itette xufUren,

(*) Le chroniqueur Luck déclare qu'il ue nommera pas le noble pour ne pas faire lâche sur le blason d'une famUle illustre.

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LA DAME DE HUN6ER8TEIN. 55

quelques ÎDStants la suivant toujours dans sa nacelle, il l'attira ensuite vers l'autre bord le noble l'attendait avec deux bons chevaui.

Pendant que la populace se retirait satisfaite , Cunégonde fuyait en Suisse pour se mettre en sûreté dans un des châteaux de son libé- rateur.

Guillaume de Ribeaupierre , le landvogt. apprit bientôt sa fuite. Il en devint triste et soucieux , et mit tous ses soins à engager les auto- rités suisses à lui livrer cette femme criminelle qui vivait impunie au milieu de la joie et des plaisirs.

Ses vœux ne furent exaucés qu'après trois ans de persistantes solli- citations. Elle fut arrêtée alors et dirigée sous bonne escorte sur Ribeau« ville. Le landvogt lui fit grâce de la vie mais l'envoya immédiatement prisonnière dans son château de Hoh^Rappoltstein. Son orgueil franchit avec elle la porte de la prison et souvent , dit la chronique ; elle apparaissait dans ses plus beaux atours derrière la grille formidable du noir donjon.

En 1507^ vingt ans après son arrestatfon » Cunégonde devait être encore bien belle car elle obtint de son geôlier , Philippe de Bacha- racb , que pendant la nuit, il la fît descendre de sa prison au moyen d'un échelle , et que pour obtenir son amour il s'apprêtât à fuir avec elle en pays lointains. Mais tout fut découvert; le serpent de Hunger- stein» comme on l'appelait dans la contrée, fut gardé plus étroite- ment et maître Philippe, dont la tête devait échoir au bourreau , fut , grâce aux prières de nobles personnes , envoyé en exil pour le reste de ses jours (i). A dater de celte époque la chronique se tait sur Cunégonde^ et Luck, rhistorien de la famille de Ribeaupierre, pense qn'elle ne sortit de son cachot que pour paraître devant le juge éternel.

{*) Nous croyons devoir dODDcr le texte original de la lettre de bannissecent {Vrpked) par laquelle Philippe de Bacbarach recooDalt son crime et la jusUce de la peine qui Ta frappé et promet de s'y soumettre.

« Meh Phillips von Baeharaeh, Tun kun$ mmgkliehen nUt dûx«m brief dem- nœh werend ieh vfdem Sloêx grosx Rappolzitein des ioolgebomsn hsrrm herren WUhelms herrm %u Rappoltzsuin y ete, myns gnedigm herren gedingter noâehter vnd shsxhnecht getoesen. Bah ieh In solhém mynem dienst frduentlieh vud uss mgnem furgewuaem mutwillemf vnangesehen myner gethaner glubd , die frow von Hungersteiny so vfangerUrtem Slos in gefengnis enthalten, mit einer Uitem usz dêm tkum verbergenlieh genomen , in willen sy vnerlichùr wise und wercken

t* Série. S* Année. 3

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54 BBTinS D'ALSAdS.

Les précautions prises à l'égard de cette femme furent extraordi- naires. Guillaume de Ribeaupierre menaçait do (out le poids de sa colère quiconque oserait tenter un rcgarH vers la tour qui la renfer- mait. Les fils du seigneur surtout reçurent sévère défense de diriger leurs pas du côté de Hob*Rappolstein.

' Cependant en 44^8 . Sébastien , l'un d'eux , jeune seigneur plein d'avenir» fut, par ordre paternel , jeté dans un cachot. Il en perdit la raison. Les médecins ayant déclaré qu'il était possédé du démon , on le transporta à WittersdorfT, près d'Altkirch , pour être exorcisé, mais il y périt de froid et sa dépouille mortelle, dit Pierre d*Andlau qui rapporte le fait, repose encore à Wittersdorff, en la puissance de Dieu (i).

zu bekofMnen mir furgenomen gehapt , darumb ieh dann xu gefmgnis obgmantêii mtni gnedigen Kerrm komen , vnd billiehen an myns lib , wo nii iëlK$ durch fromer lut furbitt abgeweftdet ttraffbar gewesen. Haruf io hab ieh frigi wilkns einm g9$tabten ^d liblich zu Gott vnd den heiHgin mit vfgehêbten fingem vnd gelerten wwrtten geswom iOlher *gefengnis vnd allei io mir darunter begegnêt , furter gêgen erttgemeUêm mynem gegen herrschaft Rappolstein , etc, , vnd alUn Iren geu>andten , vnd $o diser myner gefmgnis verdeehi tin moehUnd , u>edêr mit wortten noch werektn , RUtten oder gethëten heimlieh noeh offenlich ioeder durch mieh selbi nœh andtr nyinermer zurwhnen noeh ztanden , zeoffnm noeh ichaffen gethon werden In dhein wisz. Wo ieh aber solichs einem oder mer nit enhieUe* So $oll ieh ein verzalter ineyneidiger sin vnd geheitsen werden , vnnd ab mir an allen enden , do ieh gefunden wurd , richten , a/s ab einem erloseen effdbruehigen man von reeht zugeburt da$ ieh mieh offenUeh in Craft disz briefi begibe , vnd verzihe mieh haruber alUs des , so mir wider disen briefzekennen irdstUeh vnd kUfiieh sin kbnndt oder màcht gentzlich vnd mit rechtem wissen , genend hier in vsxgesehriben. Vnd des zuo waren vrkund so hab ieh den vesten Jungher Hanns Wurmlin erbetten , dans er sin in sigell fiir mieh in disen brief gedruckt hat mieh aller obgesehriebenen ding zuo besagende. Der geben ist vf zonstags noeh sanet Anthowien tag anno XV septisno, » L'acte porte la trace d*un cachet en dre verte.

(Archives da Hant-Rhfn , documents de la seigneorte de Rlbaupierre.)

{*) Voici comment s'exprime Pierre d'ADdlau :

R Herr Bastion was ein gesehikter junger herr , kont sein welsch vnd laiin , vnd hibst von leyb , vnd stand ihm zu daz er hinder dos sjriel kam, vf|d vertpHt 60 guldm doser zu letzt hinweg liefda erzumet sein vaiter Ober ikn , lies ihn fahen , vnd gen ^oh»nrafpolsteyn in Thurn legen , vnd war beseszen vnd gen

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LA DAME DE HUNGERSTBtM. 5S

Le chroniqueur ajoute qu'une dette contractée au jeu lui avait attiré les rigueurs paternelles. La tradition , conservée parmi le peuple , prétend au contraire qu'il avait vu la dame de Hongerstein.

G. FkANTZ ,

chef do dhinon à la prtfBOtura da HioURhiii.

WidêTêdarff geiehkkki , da hmclmarwn , âamach er/roren da% ihm dit pu ab~ fHhn ^vffdem hofftnd H§t noeh tti Gottes gewaU, »

Par un acte daté du Tendredi après juMlate 1498 , Bastien fût forcé de se dé- sister de ions ses droits sur la seigneurie et de se contenter d'ane pension annuelle de* 100 îDoriT)^ dV , 1 W sacs de grains et 5 foudres de vin.

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U PÊCHE DE LA GRENOUILLE

DANS LE CANTON DE KATSEBSBERG.

SES VERTUS MÉDICINALES.

Sur la route qui mène de la plaine vers la vallée de Kaysersberg , on découvre , à droite , le riche vignoble qui s'étend le long du ver- sant oriental des Vosges» à gauche, de vastes prairies sillonnées par dlononibrables canaux dont les eaux se perdent, au fond du tableau, dans une forêt d'aulnes et de chênes qui forme la Timite des prés.

Le voyageur timide qui parcourt cette route au mois de mars , par une nuit sombre, risque d'éprouver bien des frayeurs et bien des angoisses pour peu que son imagination soit accessible aux idées superstitieuses ; il rebroussera chemin si les contes fantastiques et populaires sur les revenants et les maléfices dont on a bercé son enfance ont laissé quelque souvenir dans son imagination. Car c'est là, sur cette route , qu'il verra l'homme qui porte sa tête sous sou bras et dont les yeux ont Téclat funèbre du moribond ; il verra des âmes en peine sortir de leurs tombeaux sous la forme de lumières blafardes et livides , errant çà et dans la campagne pour chercher vainement le repos éternel ; il verra -^ mais je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les histoires que feue ma grand-mèra, bonne femme de quatre-vingt-six ans, me raconta dans toute son effusion de cœur, il y a une quarantaine d'années et auxquelles je prêtais Tatten- tion la plus pieuse. .

Il n'y a pas longtemps que j'ai entendu des hommes sérieux dis- cuter la valeur morale de ces contes : les uns les accusaient de main- tenir dans le peuple la superstition et par conséquent tous les dangers qui s'y rattachent ; les autres n'y virent que des légendes destinées à élever la pensée du vulgaire au-dessus du terre-à-terre de la vie matérielle; mais, quoiqu'il «en soit, j'avoue pour mon compte que

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U PÈCHE DE LA GRBIfOUILLE , ETC. 37

c*e8t avec délices que je me souviens de ces longues soirées d'hiver mon aïeule me communiqua au coin du feu des histoires de reve- nants » et il est probable que si maintenant encore je me trouvais seul » au milieu d'une nuit obscure , sur la route dont je viens de parier, voyant à ma gauche sur les prairies des lumières pâles , tantôt apparaître, tantôt disparaître, rester immobiles pendant des mo- ments et se précipiter ensuite, avec la rapidité d'un, éclair, vers la terre . il est probable , dis-je , que les souvenirs de mon enfance se raviveraient à la vue de ce spectacle imprévu et sinistre et me feraient reculer d'horreur et d'effroi; et pourtant toutes ces lumières à l'as- pect si fantastique ne sont autre chose que les lanternes des pécheurs de grenouilles.

C'est au mois de mars, quand le ciel est couvert et que les nuits sont déjà chaudes, que la rivière, qui a ses sources au lac Blanc et au lac Noir, vient traverser ces prairies, y alimenter de nombreux canaux d'irrigation et y déverser une quantité prodigieuse de grenouilles. Pendant le jour , ces grenouilles , qui ne peuvent supporter une lu- mière éclatante , se cachent dans des trous ou sous des herbes. Ce D'est que la nuit qu'elles commencent leur vie vagabonde et recher- chent des flaques d'eau pour y déposer leur frai. C'est de ces moments que profitent les pauvres gens des villages voisina* pour faire leur pèche et les jeunes gens de familles aisées pour se divertir.

Vers les dix heures du soir les pécheurs, armés de lanternes et de sacs qu'ils portent en bandoulière, se mettent en route, suivent silencieusement , l'œil au guet , les petits cours d'eau , traînant leur lumière presqu'à terre, s'arrétant par intervalle pour choisir une nouvelle direction et saisissant de leurs mains , avec une adresse qui n'est propre qu'à eux , toutes les grenouilles qui se trouvent sur leur passage. Il n'est pas rare de voir le pécheur habile rentrer chez lui le matin vers deux heures , portant dans son sac un butin de deux ou trois cents prisonnières.

Rentré chez lui , le pécheur , après quelques heures de repos , se remet en route pour porter dans les nombreux villages de la vallée les grenouilles auparavant décapitées et les vendre au prix de 20 à 25 cent, la douzaine.

L'année dernière, une Parisienne» femme élégante et artiste, est venue avec sa famille dans la vallée Je Kaysersberg dont elle avait beaucoup entendu vanter l'aspect grandiose et pittoresque. Je voulus

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58 hSfm O'AL&àCR.

lai faire connaître les mets favoris de mes compatriotes et lui fis offrir un plat de grenouilles. Quelle horreur ! s'écria*t-elle à la vue des cuisses fricassées , ^- vos cbemios sont faits pour vous écorcher les pieds et vos mets pour vous soulever le cœur !

Certes . son indignation eût été plus grande encore , si elle avait vu les pécheurs apporter les grenouilles sans têtes , mais vivantes encore ; car décapitées » la vie ne les quitte qu'au bout de quelques jours; qu'eût-elle dit si elle les avait vues ainsi mutilées, grimper les uns par dessus les autres dans le panier du pécheur , remuant sans cesse 9 grouillant péle-méle et cherchant dans des convulsions conti- nuelles la partie la plus précieuse enlevée à leur corps !

L'usage de couper la tête aux grenouilles n'est cependant pas généralement répandu en Alsace. Dans le Bas-Rhin on leur enlève les cuisses que l'on n'expose à la vente que dépouillées de leur peau et enfilées au nombre de vingt-cinq à une branche d'osier ; dans le Haut- Rbin on est plus exigeant vis-à-vis du vendeur qui doit en outre re- mettre les corps dont on fait, à ce que l'on dit» un potage délicieux.

J'ignore jusqu'à quel point la grenouille a été goûtée de nos aieux, mais j'ai l'espoir que le spirituel collaborateur de cette Revue qui , dans une série de charmants articles intitnlés : L'andenne Alsace à tabk . nous a fiiit assister avec délices aux noces et festins de nos ancêtres » voudra bien nous renseigner à cet égard.

Les naturalistes distinguent la grenouille mâle de la grenouille femelle par deux petites vessies transparentes qui se trouvent à la tête de la première, ainsi que par la partie intérieure des pieds de devant qui est plus forte chez le mâle que chez la femelle. Nos pêcheurs ont le coup-d'œil plus exercé et ils la reconnaissent de prime-abord à sa couleur verdâtre et au volume de son corps : ils vous diront eu outre que la grenouille est un animal plein de galté et de vie et qu'elle continue, non seulement de vivre, de nager et de sauter pendant plusieurs heures après avoir en le cœur arraché et la tête coupée , mais que le cœur et les poumons enlevés du corps continuent même leurs mouvements ordinaires pendant toute une heure. J'avoue que ce n'est pas sans frémir que j'ai vu un jour une de ces pauvres bêtes, à laquelle nn enfant de pêcheur avait emporté tous les viscères de la poitrine et du bas-veptre, sauter néanmoins pendant quelque temps encore avec souplesse et agilité.

Le mois de mars passé » la pêche aux grenouilles devient pour no$

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UPÉGKDBUGRRNOUILLBiBTC. S9

pécheurs moioR produciWe; les grenouilles quittent alors les flaques d'eau après y avoir déposé leur frai el se dispersent dans les champs et dans les vignes. C'est alors que commence pour les amateurs la pèche à la ligne. Différentes sortes d'appas sont propres à garnir l'hameçon ; on y attache indifféremment des vers » des mouches des papillons , des scarabées, des hannetons, des entrailles de grenouille» un morceau de drap rouge de la laine teinte en couleur de chair, etc. Cette pèche, comme toutes les autres, possède aussi ses secrets et ses mystères dont l'un , d'après le Dictiarmarre théorique et pratique de ta chasie et de la pêche , consiste à mettre une grenouille mâlé dans un verre à boire que l'on dépose à l'endroit l'on suppose la présence de grenouilles; on charge le verre d'une pierre assez lourde pour empêcher l'animal de sortir; dès que les autres grenouilles, qui jouissent de leur liberté , entendent les gémissements de la captive , elles aecQltarent pour la délivrer et tombent aîiisi dans le piège qu'on leur a tendu , piège composé uniquement d'un filet attaché par lès quatre coins à deux cerceaux qui se croisent.

Nos pécheurs ne connaissent que trois espèces de grenouilles : la grenouille aquatique ( Winterfrôtche) qui est celle dont nous avons entretenu jusqu'à présent nos lecteurs ; la grenouille d'été (Sommer^ frôiche) plus petite que la première et la grenouille verte {Fteber- frôsche). Ils n'ont pu me donner de renseignements ni sur la gre- noaiHe pisseuse, ainsi nommée, parce qu'elle lâche un liquide à chaHjne saut qu'elle fait , ni sur la grenouille bosme , ainsi nommée , parce qu'elle a deux os qui lui forment deux bosses sur le dos.

La grenouille verte, aussi connue sous les noms de Raine, Rainette verte ou grenouille d'arbre, est désignée par nos pécheurs par le noni de Rêberfrôiche t à cause de ses vertus médicinales dont nous parfe- rons toui-à-l'heure. Elle est très*petlte et sa robe est d'une couleui^ verte très-prononcée ; elle grimpe sur les arbres et sur les arbu^es, y demeure immobile et le plus souvent collée sur une feuifle moyennant sa viscosité naturelle. Elle n'est nullement muette comme quelques auteurs le prétendent ; elle se fait entendre beaucoup en automne, surtout le soir et pendant la nuit. Les pécheurs soutiennent même que l'on ne peut qu'avec peine distinguer sa voix' du chant de l'alouette.

C'est aussi cette petite grenouille qui sert au campagnard de pro- nostic dans ses oocupations agricoles. On sait qu'en rintrodiiisant4anë

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40 REVUE D'ALSACE.-

un bocal , dans lequel on a mis auparavant de Teau à la hauteur de Quatre doififts à peu près et un peu de terre au fond , elle devient un baromètre vivant , car elle monte ou elle descend, selon la tempéra- ture sèche ou humide , la petite échelle en bois placée dana ce bocal.

On a vu de ces grenouilles vertes vivre pendant trois ans sans qu'on leur ait donné aucune nourriture ; et un médecin allemand affirmait ea avoir conservé une dans un verre cylindrique, couvert d'un roseau, en ne lui donnant pour toute nourriture qu'un peu d'herbe fraîche en été et un peu de foin mouillé en hiver. Chose remarquable encore , c'est que beaucoup de nos campagnards ont plus de confiance en leur petite grenouille qu'en leur baromètre , et moi-même , il n'y a pas longtemps , j'ai été ébranlé un moment dans ma foi en la science* Voici de quelle manière :

Le S septembre J860 mon baromètre indiquait Beau et ma gre- nouille était sous l'eau ; le temps en ce moment réellement au beau se tenait ainsi du côté du baromètre , et donnait tort à la grenouille. Les deux jours suivants le baromètre monta de plus en plus et la Rainette verte descendit de plus en plus jusqu'au foud du bocal. Je me demandai si mon baromètre était déréglé , mais un article que je trouvai quelque temps après dans le Journal des Débats confirma l'anomalie de l'indication barométrique.

Voici la note du journal :

ff On a remarqué avec étonnement que pendant ces derniers jours « la pluie n'a pas cessé de tomber avec abondance , et même par c moment avec une grande violence, le baromètre n'a pas discontinué c de marquer le beau fixe. On ne s'explique guère ce phénomène c atmosphérique^ >

J'avoue que depuis cette époque la petite greoutlle a grandi dans mon estime.

Un mot maintenant sur les vertus médicinales de ces êtres amphi- bies. J'ai déjà dit que les pécheurs de la vallée de Kaysersberg ont donné le nom de Fteberfrôiche à la petite grenonille verte et cela en raison des remèdes qu'elle fournit ou du moins qu'elle est censée fournir contre la fièvre.

J'ignore ce qu'il y a de fondé dans cette assertion ; j'ignore égale- ment si la grenouille en général est considérée comme remède quel- conque dans la médecine moderne; mais ce qui est certain , c'est que la confiance des pécheurs est consacrée par une tradition locale et

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LA PÊCHfi DB LA GRENOUILLE , ETC. 41

que de père m fils ils ont accordé à la grenouille une venu médici- aale. Il n'est donc pas sans intérêt de jeter un coup-d'œil sur la longue liste de remèdes que la grenouille a fournir autrefois et je pense que le récit des cures merveilleuses qu'elle a opérées dans le siècle dernier encore , ainsi que les préservatifs miraculeux qu'elle a offerts à ceux qui se donnaient la peine d'y recourir en temps opportun, ne manqueront pas de captiver l'attention du lecteur.

I Les grenouilles » dit le volume poudreux que j'ai devant moi , et I qui a été imprimé en 1775 , fournissent d'excellents remèdes : prises c intérieurement , elles sont humectantes, incrassantes et conviennent t dans les maladies de poitrine ; on en fait des bouillons qu'on prescrit c dans la toux invétérée ; dans la sécheresse de poitrine , dans la phthisie et dans la consomption , ils humectent» adoucissent et font c dormir. On en fait aussi un excellent usage dans les cas de chaleurs c d'entrailles et lorsqu'il s'agit de dissiper les boutons et rougeurs de visage. »

Le frai de grenouille n'était pas moins en usage , selon le volume en question , que l'animal même. Il passa pour le meilleur réfrigérant de ce règne ; il était très-bien indiqué dans les inflammations de la goutte y il guérissait la brftlure , l'érésipèle et les feux volages du visage.

, L'auteur auquel j'emprunte la description de ces remèdes , sans doute autrefois fort efficaces , prétend même que le frai de la gre- nouille est d'un excellent emploi contre l'épilepsie , il n'ose pas ce- pendant l'assurer, mais il indique la manière de s'en servir en ce cas :

< On prend , aux mois de mai , juin ou juillet , environ quarante gre- c nouilles des plus vertes, on en 6te les foies pour les faire sécher à c une chaleur lente , on les réduit en poudre , et on partage cette

< poudre en six doses égales ; on en donne une dose au malade le c matin à jeân dans un peu de vin on dans de l'eau de fleurs de tilleul, « en lui recommandant de ne manger que deux heures après ; on lui c en fait prendre une autre le soir , et en continuant ainsi trois jours c de suite on réitère selon le besoin ; c'est à ce remède que l'Electeur c Palatin Frédéric iv dftt sa guérison. >

Mais le frai et le foie n'étaient pas les seules parties de la grenouille auxquelles on attribuait la puissance de pouvoir guérir des maladies aiyourd'bui encore si rebelles contre la science moderne ^ le fiel de

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42 RBVUB D*AL8ACB.

la grenouille aussi avait ses vertus et devait, réduit en cendre, arrêter la gonorrhée et produire un excellent fébrifuge.

C'est probablement cette dernière qualité qui a fait donner â la petite grenouille verte le nom de Fteberfrôsche par les pécheurs de la vallée de Kaysersberg.

Bien d'autres qualités salutaires étaient encore , Bans la première moitié du siècle dernier, reconnues à la grenouille. L'une de ces qualités surtout est trop importante pour que je puisse la passer sons silence ; je veux parler des cendres calcinées de la grenouille , les- quelles données sur la pointe d'un couteau aux enfants nouvellement nés et dans du lait de femme, avant qu'ils aient rien pris , avaient la faculté de les garantir pour toujours de toutes sortes de maladies que le lecteur curieux trouvera amplement décrites dans le Dictionnaire des animaux domestiques , par H. Bucboz , médecin-botaniste de feu S. M. le Roi de Pologne et docteur agrégé de différentes facultés de médecine.

Mais ce que le lecteur ne trouvera pas dans le Dictionnaire men- tionné , ce sont les immenses services que la grenouille a rendus in- directement à la civilisation moderne. C'est , en effet, ce petit animal amphibie qui a été la cause de la découverte à laquelle nous devons la merveilleuse promptitude de nos dépêches télégraphiques , ces porte-voix gigantesques qui suppriment et le temps et l'espace. Oui , c'est grâce à elle que le fluide galvanique est venu enrichir les sciences naturelles et fonder la chimie moderne.

Décrire ici les circonstances qui ont amené la découverte du galva- nisme, ce serait m'éloigner de mon siqet. Je me bornerai à. dire que GaJvatti dont le nom est devenu si célèbre , était médecin en i78& et que c'est sur des cuisses de grenouilles, dont il avait hit usage i qu'il fit ses premières et curieuses expériences.

J. F. Flaxland.

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ZOOLOGIE DU JEUNE AGE ou

HiSTOiRB NATURELLE DBS ANIMAUX» écrite pouf la jeuoesM, par M. LerebouUei, professeur à la Cjiciiklté (les sciences de Stras- bourg » etc.

Da&s la Revue étAUaee (année J8S8, page 385) nous avons déjà parié de ce livre éoninemment utile. N'ayant eu alors que Tintroduc- UoD sous nos yeux, nous promettions à nos lecteurs de les entretenir de chacun des quatre embranchements zoologîques au Air et à mesure de leur apparition. Différents motifs nous ont empêché de tenir parole. Aujourd'hui nous pouvons rendre compte de l'ouvrage terminé. Mais au lieu d'une pâle analyse , nous aimons mieux mettre sous les yeux, de DOS lecteurs une page du livre même prise au hasard. Nous tom- bons sur le chapitre qui traite de la cloue de» insectes ! ne pouvant le citer es entier , nous nous bornerons à ce qui se rapporte à la vie et aux mœors de ces intéressantes créatures.

« La vie entière des Insectes se partage entre deux grandes séries d'opérations qui ont pour but , les unes , tout ce qni peut assurer la conservation individuelle, les antres ce qui se rattache à la conserraUon de l'espèce. Les premières com- prennent l'idimentatiôn , le séjour, les moyens d^attaque on de défense ; les seeondes ont pour bot de placer les œufs dans des' condiUons fkvorables à Tédo- sioii et d'assurer aux larves im séjour et une nourriture convenables.

« Sans ces diverses opérations qui constituent ce qu'on appelle les mmars des Insectes, ces derniers sont dirigés par leur or^nisation et par leur instinct. L'or- ganisation leur donne les moyens d'agir dans l^intérèt de leur propre conservation ou pour l'eatretien de leur race ; l'instinct trace leur ligne de conduite et les dirige en aveugler vers le but assigné par le Créateur.

« L'instinct, comme nous l'avons déjà dit (voy. p. 6 , 60 et 61), est une CiculCé particulière qui porte l'animal à accomplir étalement et nécessairement des ac- tions uniformes, sans qu'il ait conscience de ces actions. Trois traits saillants le caïadérisent elle distinguent de l'intelligence : il est néeessain , il est immuable.

« Les Castors sont firreés de b&tir leurs buttes , les Abeilles sont forcées de crostniire leurs ruches ; ni les uns ni les autres ne pourraient se soustraire à

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44 RBVUB d'alsâce.

Tempire de cette loi qui les porte à travailler en oomman dam un$ direction d^ terminée. Depuis qu'on les observe et » sans aueun doute , depuis qu'ils existent , ces animaux procèdent (oigours de la même manière , sans rien changer à leurs opérations , sans ajouter un étage à leur cabane ou sans modifier la forme régu- lière de leurs cellules. D'un autre c6té ils n'ont pas appris l'art de bfttir : la jeune Abeille qui sort de son enveloppe de chrjsalyde va se joindre à ses compagnes et en sait autant que les plus anciennes.

« Les actions instinctives sont nombreuses et variées chez les Insectes , et tou- jours en rapport avec les besoins de l'animal ; quand elles ont pour objet la con- servation de l'espèce , elles montrent une prévoyance admirable qu| mettrait l'instinct bien au-dessus de l'intelligence si l'instinct était raisonné. Cependant l'insecte n'a pas le mérite de ses actes ; ouvrier laborieux , mais inintelligent de la Création , il suit aveuglément la route qui lui est tracée, montrant Inrtout le doigt tout-puissant du Créateur qpil'a doté d'une ftoulié merveilleuse, pour assurer f existence de ces innombrables générations.

« VaUmentation et le e^our sont nécessairement liés entre eux de la manière la plus étroite; un Insecte qui habite le bois, la fiente des animaux ou les fruits, ne quittera pas sa demeure pour aller à la recherche d'une autre nourriture ; aussi llndication du séjour fidt-elle connaître très-souvent le genre d'alimentation et réciproquement.

« Nous avons déjà laissé entrevoir que les Insectes ae nourrissent de toutes sortes de substances. Ceux qui recherdient une proie vivante la poursuivent » TatUquent, la déchirent avec les armes puissantes dont ils sont pourvus. D'autres sucent le sang de leur victime ; munis d'un tube effilé qui renferme des styleu , des dards , des sdes , ils traversent fodlement la peau la plus épaisse et la plus duN , et aspirent à longs traits le liquide dont ils s'alimentent. De nombreuses larves appartenant surtout aux Coléoptères et aux Diptères se nourrissent de chair putréfiée. Enfin beaucoup d'insectes maogent les poils , les plumes , le crin , la laine; rongent nos vêtements , nos fourrures, nos meubles ou attaquent sans pitié les collections d'histoire naturelle. Ainsi , animaux vivants , animaux morts et produit^ d'animaux , bruts ou façonnés , servent de p&ture à des Insectes.

« Les espèces qui s'alimentent de substances végétales sont eucore plus nomr- breoses.. Leure larves ont le même régime , et , comme elles sont très-voraces , elles produisent des ravages sur une grande échelle et constituent quelquefois une plaie des plus désastreuses. Les racines , les feuilles , les fruits, le blé , la forine, les légumes secs , l'herbe des prairies , les arbres sur pied , les bois coupés et même fiiçonnés , disparaissent sous les continuelles attaques de ces Insectes dé- vastateura.

n Le séjour des In<ectes se parUge entre l'air , la terre et l'eau. Les espèces essentiellement aériennes , aidées de leura rames légères ou puissantes et des petis ballons que leur corps renferme , voltigent sans cesse , se posent sur les fleura pour en aspirer le suc ou poursuivent d'autres Insectes qu'elles saisissent au voL

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ZOOLOCœ DU JEUNE AGE, ETC. 4S

Les espèces terrestres , an contraire , courent avec rapidité on se traînent pénl- blenent sur le sol , se cacbent sons es pierres , dans les trous , soos les écorces, on se tiennent sur leur plante de prédilection. Celles qui vivent en parasites ne quit- tent pas le corps de l'animal aux dépens duquel elles se nourrissent ; si ce dernier vient à mourir elles fuient aussitôt pour chercher une autre vicUine. Les végéUui aussi ont leurs parasites qui passent leur vie entière à la place ils se sont fixés.

« Mais ce n*est pas seulement à l'extérieur que vivent les parasites ; nous ver- rons que certains Insectes déposent leurs œufs dans le corps des Chenilles et que les larves qui en sortent dévorent celles-ci toutes vivantes , tandis que d'autres Insectes vont même jusqu'à pondre leurs œu& dans d'autres œufs.

«t n existe un assez grand nombre d'Insectes aquatiques. Les uns choisissent les eaux rapides , coulant sur un fond pierreux ; les autres préfèrent les eaui tranquilles, mais pures, telles que les eaux d'infiltration , celles qui proviennesl des irrigations , etc. D'antres encore recherchent de préférence les eaux croupis- santes , les mares infectes et le liquide qui s'écoule des fumiers.

« Les Insectes , soit à l'état par&it, soit à l'état de larve , ont reçu de nom- breux moyens de protection ou de défense. Les uns échappent , par la légèreté de leur vol ou par la rapidité de leur course , aux poursuites de l'ennemi ; les autres savent se soustraire à ses recherches en se cachant sous les feuilles, sous les écorces des arbres, sous les pierres ou dans d'impénétrables retraites ; un grand nombre, dès qu'ils sont saisis, replient leurs pattes, font le mort et restent Immobiles jusqu'à ce que le danger soit passé ; quelques-uns se laissent tomber à terre au moment Ton croit s'en emparer et disparaissent parmi les herbes on dans les inégalités du sol. La matière fétide qui suinte du corps de certains In- sectes , l'odeur infecte de plusieurs , leç substances gazeuses que quelques-uns lancent avec bruit , sont autant de moyens de protection plus ou moins efficaces.

« L'instinct de conservation individuelle est surtout porté à un haut degré chez les larves. Quand elles ont encore toute leur agilité , elles peuvent se défendre', se cacher ou fuir lorsqu'un danger les menace; mais quand vient l'époque de leur transformation , la mollesse de leur corps et leur immobilité feraient d'elles une proie Cicile , si leur instinct ne les portait à s'entourer d'une enveloppe qui les caclie à tous les yeux et les fait ressembler à des corps inertes. C'est alors qu'elles cherchent un lieu retiré , un abri favorable rien ne puisse les déranger dans leur imporunte opération. Un grand nombre d'entre elles changent même de sé- jour, comme on le voit , par exemple , pour beaucoup de larves de Diptères qui abandonnent les fruits dont elles s'étaient nourries jusque-là , s'enfoncent dans la terre et y subissent leur métamorphose. Cette connaissance de l'avenir , cette véritable préscience que possède un misérable Ver , n'est-elle pas bien propre à nous Aire comprendre la vraie nature de l'instinct ? La réflexion , la volonté n'ont aucune part dans les actions de cette larve ; elle est poussée par une force aveugle et irrésistiUe ; elle travaille à son chef-d'œuvre , sans avoir la conscience de ses

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46 RBWB D'aLSACB.

actes » comme elle a'a pas dataotage la eonseiençe des pbéiiomèiies Titaàx qttl se passent en elle.

ff Ces faits et beavoimp d*atttres , dont il serà qaesUon quand nous parierons des différents ordres d'Insectes , nous montrent la sage ordonnance qui a présidé aux œuvres du Créateur, en donnant à chaque être les moyens de se soustraire aux causes de destruction qui l'entourent ; mais Texamen des actions relatives à la conservation de Tespèce nous offre bien mieux encore Toocasion d'admirer cette haute sagesse providentielle. Ici l'instinct se montre dans tonte sa force , il appa- raît comme une véritable divination, car ses actes ne se rattachent plus à un but présent, mais se lient à des faits qui ne se manifesteront qu*à une époque plus ou moins reculée et Souvent quand l'Insecte aura cessé de vivre.

a Les Insectes , quel que soit leur séjour à l'état par&it , quel que soit le milieu qu'ils habitent, savent toujours choisir, pour déposer leurs teufe , un séjour en rapport avec le genre de vie de la larve et un milieu dans lequel celle-ci pourra trouver la nourriture qui lui convient.

« C'est ainsi que plusieurs Insectes essentiellement aériens vont déposer leurs œufs sur l'eau , parce que leurs larves sont aquatiques. D'autres choisissent les fleurs des arbres fhiitiers , les feuilles de certaines plantes, le ftimler , les eaux croupissantes, la chair en voie de pntréfoction. Il y en a qui percent les tissus végétaux ou le corps des Chenilles , comme s'ils savaient que leurs larves ne pour- lîient vivre dans un autre milieu. Plusieurs espèce^ construisent des nids et placent auprès des ceah qu'elles ont pondus une nourriture suffisante pour subvenir aux besoins des larves. TantM c'est un miel savoureux qui remplit les cellules ou une pâtée composée de miel et de cire ; tantôt ce sont des Coléoptères , des Araignées, des Mouches que l'Insecte a percés de son aiguillon et qu'il a enfermés dans son ntd , pour servir plus tard de pftture aux petites larves.

« C'est encore pour assurer l'existence de leur progéniture que tant d'Insectes déposent leurs œufs sur la chair en décomposition , dans le fumier ou dans la flente des animaux. Quelques-uns façonnent cette dernière substance en forme de bou- lettes qu'ils enterrent avec soin , après les avoir remplies de leurs œu6. Nous pourrions multiplier les exemples et toujours nous verrions l'Insecte dirigé par la même prévoyance qui n'est autre chose que son instinct.

«' Répandus en légions innombrables sur toute la sui&ce du globe , les Insectes jouent un rôle immense dans l'économie générale de la natore. D'un c6té , s'ils détruisent les productions de la terre , de l'autre ils servent de pêture à des Oiseaux , à des Mammifères , è des Reptiles ou k d'autres animaux dont ils en- tretiennent l'existence , compensation admirable et conséquence nécessaire de la grande loi d'équilibre qui gouverne les êtres vivants.

Cl De quelque côté que nous tournions nos regards , nous nous voyons entourés de ces dangereux ennemis qui accompUssent en silence leur œuvre de destruction. Les Chenilles dévorent les feuilles des arbres ; à peines sorties de l'œuf, elles se répandent partout , commencent par les plus tendres , celles qui viennent de s'é-

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ZOOLOGIE DU JEUNB AGE , ETC. 47

pftnoair, puis, à mesure qu'elles grandissent^ elles mangent des feuilles plus consisuntes et ne cessent de détruire que lorsqu'elles ont tout ravagé. Une mul- titude de larves souterraines attaquent par leurs racines les plantes potagères, les plantes d'ornement ,. Tberbe des prairies , les arbustes et même les arbres. Ou bien ce sont les Taupes-Grillons qui sillonnent en tous sens les plates-bandes d'un jardin , les Sauterelles qui transforment en déserts arides les contrées Les plus fertiles , ces armées de Termites qui minent nos bois de construction , une foule de larves de Coléoptères qui rongent le cœur des plus beaux arbres. Ailleurs nous voyons nos provisions alimentaires, nos meubles , nos vêtements envahis par ces êtres nuisibles ; puis ce sont les Cousins , les Moustiques , les Taons , les Œstres, les Mouches , les Fourmis qui harcèlent sans cesse l'homme et les animaux.

« NoDB smnmes donc réellement entourés d'ennemis qui tendent à consommer noire ruine et qui arriveraient à tout détruire si la prévoyante nature n'avait mis elle-même des bornes à leurs dévastations.

n En effet les Insectes ont , à leur tour , des ennemis nombreux que l'homme dmt savoir utiliser dans son propre intérêt et dont il devrait chercher à se faire des auxiliaires , loin de les détruire comme il en a l'habitude.

« Au premier rang de ces êtres utiles il fîatut placer les Oiseaux , tous plus ou moins friands d'Insectes, et surtout les nombreuses espèces insectivores qui nous reviennent tous les printemps pour élever chez bous leur petite famille. L'homme ne devrait jamais perdre de vue les services que lui rendent ces charmants petits hOtes de nos campagnes et de nos forêts , et cependant li ftut la protection , trop souvent inefificace , dos lois , pour les soustraire à son aveugle cupidité.

n Viennent ensuite plusieiirs Mammifère qui, font aussi des Insectes leur pâture habituelle ; puis les Lézards , les Orvets, les Couleuvres , les Crapauds , les Gre- nouilles. Enfin , parmi les Insectes eux-mêmes , il en est un bon nombre qui font la guerre à leurs semblables et que l'homme devrait savoir distinguer de ceux qu'il voue à la mort. Les légères Cicindèles , les vigoureux Procrustes , les Carabes à la cuirasse de bronze * de cuivre ou d'or , les brillants Calosomes, les Suphylins et tant d'antres , détn^sent non-seulement une foule d'Insectes à l'état par&lt ou à rétat de larves , mais dévorent aussi les Escargots et les Limaces , animaux très-nuisibles au jardinage et à la vigne. Mentionnons aussi le groupe des Libellules on Demoiselles, plusieurs Hyménoptères fouisseurs, certains Silphes et surtout la nombreuse famille des Ichneumons , les ennemis naturels des Chenilles dans l'in- térieur desquelles ils pondent leurs œufs.

« Outre ces Insectes réellement utiles parce qu'ils diminuent le nombre des espèces nuisibles, il en est d'autres précieux pour l'homme par les produits qu'ils lui fournissent : noinmer la soie , le miel , Ui dre , la cochenille , c'est indi- quer une source de richesse pour les particuliers et pour les nations. Nous ne parlerons pas de l'utilité de la Cigale qui fait sortir la manne de certains arbres en les piquant de son bec ; d'une espèce de Gynips qài produit la noix de galle ; dcï» Cantbarides qu'on emploie en médecine. Nous ne diVous rien non plus de

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48 RSVUB D*AL8AGB.

quelques Insectes employés comme aliments dans Tantiquité on même encore de nos jours cbez certains peuples; mais nous signalerons» en terminant ce ooup- d*œil sur le r61e des Insectes , un genre d'utilité auquel l'homme frit peu attention, quoiqu'il en retire le premier tout le bénéfice. Les Insectes contribuent , pour une large part , à faire disparaître promptement de la surfiice de la terre les cada- vres des animaux. Enlevant pièce à pièce toutes les parcelles de substance animale, ils préviennent les elTets de la putréCiction qui ne manquerait pas de vicier l'air et de répandre au loin des miasmes dangereux. »

Nos lecteurs nous sauront gré de cette citation et nous espérons bien qu'elle fera naître chez chacun d'eux le désir de lire l'ouvrage tout entier. Ces lignes prouvent en outre que te titre : c Zoologie du jeune âge > ne doit pas être pris au pied de la lettre; car cette zoologie est une histoire naturelle qui peut être étudiée, avec plaisir et fruit, par tous les gens du monde qui s'intéressent à la connaissance deis animaux qui peuplent notre globe. La lecture de ce livre d'ailleurs procure le même charme qu'on éprouve en lisant Ï0i$eau ou Ylmeeie de Michelet. Si le livre de H. Lereboullet est plus scientifique ei plus développé que ceux de l'illustre écrivain , il n'en est pas plus aride , ni moins attrayant.

Nous pouvons du reste annoncer dès maintenant à nos lecteurs que ce volume n'est que le commencement d'une publication d'histoire naturelle plus complète ; nous savons que l'éditeur fera suivre , dans un temps assez rapproché , d'un ouvrage de botanique conçu dans le même esprit et formant , comme la zoologie , un beau volume du même format , orné d'un grand nombre de planches en couleur.

Le succès que nous avons prédit à la Zoologie du jeune âge^ dès son apparition, s'est réalisé et les nouveaux projets de l'éditeur prouvent,, comme nous en avons exprimé l'espoir alors , c que malgré les pré- jugés de centralisation qui existent en France, l'on peut toujours - entreprendre en province la publication d'un bon livre, i

Napoléon Nicklès,

correspondant de rAcadémie de Stinislas.

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LES FEMMES

DANS LA POÉSIE GRECQUE.

I.

Dans les poèmes homériques , la femme est Tobjei d'uo culte qui a lieu de nous surprendre , quand nous considérons l'élat dlnfériorilé elle se trouve quelques siècles plus tard , surtout au temps des Aspasies et des Laïs, alors que, reléguée dans la solitude du gynécée, elle a cessé d'être comptée pour quelque chose au sein de cette civi- lisation brillante et féconde , et se trouve condamnée par la loi à lan-. guîr dans la retraite austère du ménage et traitée comme la première des esclaves. Elle est reine chez elle , honorée de ses enfants et de son époux , exerçant avec celui-ci , dont elle est la compagne plutôt que la servante , les devoirs importants de Thospitaliié. Elle prend une part active aux intérêts qui s'agitent autour d'elle ; donne libre- ment son avis , exhorte et encourage les guerriers ; il y a dans ses paroles , comme dans ses actions de Télégance , de la grâce et une certaine dignité. Mais ce qui la distingue plus particulièrement , c'est la simplicité et la pureté de ses mœurs. L'Odyssée nous montre les femmes de sang royal présidant elles-mêmes à tous les soins du mé- nage filant le lin , tissant la toile , veillant à la propreté du linge au milieu de leurs servantes , dont elles dirigent les travaux. Et ces occupations n'ont rien de servile> ni d'assujettissant, et ne leur ôtent rien de leur influence légitime dans les affaires du dehors. Elles suivent leurs pères et leurs maris dans les camps , elles sont considérées et écoutées avec respect ; Homère nous les représente se promenant sur les remparts , observant de loin les combattants , et fixant sur elles les regards et l'admiration des guerriers; les jeunes filles seules

9* Série. Année. ^

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80 REVUE D'ALSACE.

n'oseraient paraître au milieu des hommes sans leurs parents : t Je

< blâmerais» dit Nausikaa à Ulysse , la jeune fille qui , hors de la pré-

< sence de ses parenls , se produirait daus la société des hommes « avant d'être mariée. >

Les hommes de cette époque , et , en particulier, ceux de Tlliade ressemblent sous bien des rapports à nos preux du moyen-âge ; Cimme ceux-ci , ils sont de mœurs assez rudes et violentes , pleins de vigueur et de loyauté ; comme eux aussi , ils tiennent la femme en grande estime. Il est vrai que celle-ci n'est ni rêveuse , ni enthousiaste comme celle du moyen-âge; noble et digne» sans prétentions» ni orgueil, modérée et retenue dans l'expression de ses sentiments» pénétrée d'un pieux respect pour les dieux , elle accepte avec humilité et sin- cérité la place qui lui est assignée et s'acquitte avec soumission de ses devoirs d'épouse » de mère et de fille. Toutefois le héros grec » malgré sa rudesse apparente , ne le cède en rien au chevalier du moyen-âge pour la chaleur et la délicatesse des sentiments. C'est ainsi que, pour ramener dans ses foyers la belle et séduisante Bélène , et châtier le jeune audacieux qui l'a ravie à son époux , des troupes de guerriers, suivis de leurs tenanciers , se rassemblent de toutes parts , brûlant de venger une injure qui les touche autant que Ménélas , et bra- vent les fatigues et les dangers d'une lutte qui doit durer dix ans. Les Troyens eux-mêmes paraissent animés des mêmes sentiments. Priam n'aurait-il pu éviter ou faire cesser promptement cette lutte qui lui fut si funeste , en rendant Hélène à Ménélas , ou en désavouant le rapt commis par son fils? Non, car lui et les siens ont été subjugués , comme Paris, par l'ascendant de la beauté, et pour conserver la femme grecque au milieu d'eux , ils courent avec empressement aux combats et à la mort. N'entendons-nous pas les vieux conseillers de Priam se dire les uns aux autres , en regardant passer Hélène : < Ce ( n'est pas sans raison que les Troyens et les Grecs endurent pour c cette femme de si longues souffrances. > (/<. III , i56). 11 est vrai qu'ils ajoutent , comme correctif , ces paroles qui conviennent davan- tage à leur âge : c Elle ressemble aux déesses immortelles. >

C'est encore un motif tout aussi chevaleresque qui retarde la catas- trophe qui ensevelira Priam et son empire. Les Grecs se voient arrêtés sous les murs de Troie , parce qu'Achille , irrité contre Agamemnon , qui lui a ravi sa part de butin , la fille de Briséis^ la vierge aux belles joues , refuse avec obstination de prendre sa part des luttes et des

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LES FEBIMES DANS LA POÉSIE GRECQUE. SI

périls. C'est en vain que le roi des rois lui offre en co^npensation sepi jeunes esclaves distinguées par leur beauté; aucune autre TemiDe ne saurait remplacer dans les affections du héros de la Phthie la com- pagne chérie» c qu*il protège et qu'il aime du fond de son cœur. >

C'est une preuve évidente des sentiments de respect et d'amour, dont les femmes étaient Tobjet, de la chaleur avec laquelle on s'atta- chait à elles. Mais aussi elles étaient dignes de pareils sentiments , les jeunes filles, à cause de leur pureté virginale, les femmes mariées, à cause de leur fidélité.

Quel charmant type de vierge que celui de Nausikaa ! La scène » dans laquelle Homère la met en présence d'Ulysse , est un des tableaux les plus remarquables que nous possédions d'ingénuité et de candeur. La pensée de son hymen prochain , elle devra se montrer dans de riches vêtements , l'a chassée de sa couche avant le jour. Elle prie son père de lui confier un attelage pour qu'elle puisse aller avec ses suivantes laver ses vêtements sur le rivage de la mer , mais une pu- deur naïve l'oblige à dissimuler son véritable motif. Après s'être, acquittées de leur tâche, les jeunes filles, qui accompagnent la prin- cesse , passent leur temps à chanter et à jouer à la balle ; Nausikaa prend part à ces amusements innocents. Tout-à-coup la balle échappe aux mains de l'une d'elles, et va rouler dans la mer; le cri que poussent les jeunes filles fait sortir Ulysse de son assoupissement. Ils se dirige aussitôt vers l'endroit, d'où les voix sont parties ; les suivantes, à la vue de cet homme aux dehors repoussants, se dispersent avec la rapi- dité de jeunes biches qui viennent d'apercevoir un lion. La fille d'Al- cinoûs, seule, reste calme et immobile; timide et circonspecte, aussi longtemps que le danger était éloigné , elle le brave maintenant et trouve du courage pour rassurer ses compagnes. D'ailleurs, pourquoi aurait-elle fui ? Elle ne connaît point la peur , pas plus qu'elle ne soupçonne chez les autres des procédés inconvenants ou mauvais. Elle a reconnu sur-le-champ , dans cet étranger qui l'aborde ', un malheureux qui a besoin de ses secours; ses flatteries, quelque adroites et insinuantes qu'elles soient, ne paraissent pa§ l'avoir tou- chée , tant elle est modeste et vraie ; elle n'en rougit même pas , pas plus que des sentiments que cet homme parait lui avoir inspirés à la première vue : c Ne me suis pas. dit-elle à Ulysse; il se trouve parmi c nos Phéaciens des hommes au langage insolent ; peut-être l'uu c d'eux , venant à nous rencontrer , dirait : Quel est celui qui s'attache

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REVUE D'ALSACE.

«

f aux pas de Nausikaa^ cet étranger beau et de taille élevée? Ta- c t-il vue? Sans doute il doit être un jour son mari. C'est quelque c vagabond , qui se sera trouvé sur son chemin, quelque coureur de c mer , quelque étranger venant de pays éloignés , car il ne ressemble c à aucun des nôtres. Peut-être est-ce un dieu descendu du ciel , ei c qu*elle aura supplié de se rendre à ses vœux. C'est lui qu'elle gar- c dcra pour époux pendant le reste de ses jours. Elle aurait mieux c fait de choisir un autre époux , car elle nous dédaigne, nous autres c Phéaciens . nous qui lui rendons tant d'hommages. >

Les poèmes homériques sont surtout riches en exemples de fidélité conjugale et de noblesse féminine. Peut-on concevoir un amour pins beau , plus dévoué que celui qui unit Andromaque à Hector? Enten- dez-la dans cette scène touchante des adieux , qui est un chef-d'œuvre de naturel et de pathétique. < Cher époux , dit-elle à Hector > tu es « pour moi tout en ce monde; tu me tiens lieu tout ensemble de père, < de mère , de frères et de sœurs ; tu es aussi mon époux brillant de c jeunesse; si je venais à te perdre, mieux vaudrait pour moi être t ensevelie dans le sein de la terre. » c Oui , je le sens , au fond de « mon âme, répond Hector, un jour viendra la ville sacrée d'Ilion, c Priam et son peuple valeureux tomberont dans la poudre, c domptés par des ennemis puissants. Mais rien ne saurait m'affliger t autant que ta propre destinée , que de prévoir qu'un Grec inhumain c t'entraînera peut-être toute en pleurs sur ses pas , après t'avoir c ravi la douce liberté. Âh ! puisse la terre amoncelée couvrir mon c corps inanimé , avant que j'entende tes cris déchirants et que je te c voie arrachée de ces lieux ! > (/{. VI , 407 , suiv.) Voyez-la surtout , au moment elle adresse à ce héros qu'elle aime de toutes les puis- sances de son être ces paroles a la fois si simples , si belles et si émouvantes , souriant , à travers les larmes , à la vue de son enfant qu'elle embrasse. Et lorsque plus tard elle aperçoit le cadavre d'Hector, traîné par l'impitoyable vainqueur vers les vaisseaux des Grecs, et qu'elle se retrouve en présence de ce corps maintenant sanglant et mutilé, sa douleur n'est point de celles qui s'exhalent avec bruit et se dissipent en quelque sorte avec la fumée du bûcher. L'Odyssée n'est à proprement parler, d'un bout à l'autre, qu'un hymne à la louange de la fidélité conjugale, personnifiée dans Péné- lope. Ulysse, quoiqu'en possession d'un bonheur aussi complet que la terre peut le donner, dans les bras de Calypso, que sa jeunesse

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LES FEMMES DANS LA POÉSIE GRECQUE. 53

éieroelie rend plus belle et plus séduisante que toute femme mortellle, et que le poète nous représente comme le type de la volupté, ne peut cependant se laisser gagner par tant de charmes , encore moins par la promesse de l'immortalité ; il ne cesse de songer à son épouse chérie et arrose de ses larmes les riches vêtements qu'il a reçus de la déesse. (Od. VII , 210-219). C'est qu'aussi cette épouse, pour laquelle Homère a déployé tontes les richesses de sa palette, est digne d'un pareil attachement. Elle porte sans cesse dans son cœur l'image de son époux absent , et repousse obstinément les sollicitations pres- santes des prétendants; après une séparation de vingt ans , elle est encore en proie à mille souvenirs douloureux qui déchirent son cœur attristé et font couler ses larmes pendant de longues nuits d'insomnie, n n'est point de devin « si obscur qu'il soit , qu'elle ne consulte , point de mendiant qu'elle n'interroge sur le sort d'Ulysse , à la mort duquel elle ne peut croire encore. Pénélope est la plus tendre et la plus fidèle des épouses, mais elle ne l'est point encore comme l'Alceste d'Euri- pide, dont la vertu éclate dans un héroïque dévouement; grâce à l'esprit souple , délié et ingénieux de son sexe . qu'elle possède à un haut degré , elle est vraiment digne d'être l'épouse d'Ulysse , seule- ment elle vaut mieux que lui , car elle a la prudence , sans avoir la fourberie. Que d'égards, de ménagements et d'artifices n'emploie-t- elle pas pour résister à l'audace des prétendants , qui va toujours en croissant . et aux sollicitations de plus en plus pressantes de ses pa- rents eux-mêmes , qui l'engagent à choisir un second époux ! Et lors- qa'enfin le héros tant pleuré est rendu à sa tendresse, elle résiste encore à son propre entraînement , elle observe et pèse jusqu'aux moindres circonstances, de peur de se tromper; car elle ne veut pas avoir échappé pendant un si long laps de temps aux poursuites des prétendants , pour tomber enfin au pouvoir de quelque imposteur habile. Mais quand le doute n'est plus possible , et que tous deux , semblables à des naufragés , qui ont eu le bonheur de gagner la plage libératrice , ils se livrent aux élans si longtemps contenus d'une joie inexprimable, elle ne peut détacher ses bras du cou du héros: c Hélas ! s'écrie-t-elle , dans le transport de sa reconnaissance , les c dieux nous ont accablés de chagrins, il nous ont envié le bonheur f de passer ensemble les jours de notre jeunesse , et de rester l'un c près de l'antre jusqu'au terme d'un âge avancé. » (Od. XXIIl, 255). Hélène elle-même » la cause de tant de maux , nous apparaît comme

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une femme coupable , il est vrai , mais en proie à la confusion et aux remords , et , à ce titre» nous la plaignons , toutefois , sans l'excuser. Comment , d'ailleurs , ne nous intéresserions-nous pas à son sort , lorsque nous la voyons entraînée en quelque sorte au-devant de Paris, qui vient de se soustraire honteusement par la fuite aux dangers d'une lutte redoutable , et qui , dans ce moment suprême , semble ne voir en elle qu'un docile instrument de ses plaisirs ? Comment ne la plaindrait-on pas , lorsque » debout devant le cadavrç d'Hector , elle se trouve comme perdue au milieu de cette foule qui l'entoure, cher- chant en vain une main amie, un regard sympathique? Elle se regarde alors comme un objet de honte et de mépris ; elle voudrait que , le jour sa mère l'enfanta , une tempête violente l'eût emportée sur la cime des monts ou dans les profondeurs de la mer. Et lorsque , dans rOdyssée , nous la retrouvons dans le palais de son époux , avec son irrésistible beauté , accueillant ses jeunes hôtes « dont elle a deviné le rang et le caractère , avec une amabilité sans égale , et s'efforçant de ranimer la gaîté des convives que le nom et le souvenir d'Ulysse ont momentanément bannie ; à la voir si honorée si heureuse dans cet intérieur elle avait jeté naguère le déshonneur, on oublie en quelque sorte la faute qu'elle a commise , on ne se souvient que de l'expiation , qui a été rude et solennelle , et l'on est assez disposé à ne voir dans sa conduite passée qu'un déplorable accident.

Hécube, ré|[)ouse du vieux Priam , ne se montre qu'à de rares in- tervalles sur le théâtre des événements , mais elle nous apparaît chaque fois comme l'emblème, je dirai même, comme l'écho de la douleur. M. Patin, dans ses savantes études sur la tragédie grecque, a bien raison de dire qu'Homère nous donne à contempler en elle c le modèle du malheur accompli. »

Nous pourrions trouver encore dans Tlliade, comme dans l'Odyssée, beaucoup d'autres figures , sinon aussi belles , au moins aussi inté- ressantes , celle de Laodamie , qui , après la mort de Protésilas , son époux , reste seule dans son palais , se refusant à toute consolation (HAÏ, 100); celle d'Ârété , la digne mère de ^Nausikaa , l'ornement du foyer d'Alcinoûs ; son mari et ses enfants l'honorent plus que jamais femme n'a été honorée , et les Phéaciens qui révèrent ses ver- tus recueillent ses discours comme des oracles (Od, VH , 170). C'est encore et surtout la figure d'Eryclée, le type de la fidélité, du dé- vouement et de la discrétion » et qui , comme l'a fort bien dit un

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LES FEMMES DANS LA POÉSIE GRECQUE. 58

élégani écrivain , plein d'avenir (>) , est une prolesuiion insliûclive da génie contre le préjugé antique qui frappait l'esclave de déchéance morale et faisait de la vertu un privilège de la liberté.

Mais quel contraste entre la femme héroïque , aristocratique , telle qu'Homère l'a représentée , et celle que nous trouvons chez Hésiode ! C'est l'idéal à côté de la réalité , c'est-à-dire^ de la femme vulgaire , avec ses caprices , ses défauts et sa puissance non encore contestée. Les soucis du ménage , le cercle restreint des intérêts domestiques , tel est le sujet constant des pensées et des préoccupations de la femme chez ce poète du travail , de la paix et du bien-être. Elle est honnête, quelque peu égoïste , méfiante et peu favorable aux inventions nou- velles , dues aux progrès de la civilisation ; il y a même , dans tout son être > quelque chose d'âpre et de mordant. Il serait superflu , pour ne pas dire ridicule, de demander à cet homme des champs « tel qu'Hésiode le représente , les sentiments chevaleresques qui dis- tinguent tout particulièrement les héros de l'Iliade et de l'Odyssée ; ne nous étonnons donc pas que la femme soit si mal partagée dans les écrits de ce poète ; tout ce qui dépasse les besoins les plus ordi- naires de la vie . tout ce qui rentre dans le domaine du beau , de la grâce, du luxe et des arts, est à ses yeux quelque chose de mauvais, de pernicieux ; il ne voit, par exemple , dans le goût de la toilette , si naturel à la femme , et qu'on n'arrivera jamais à faire disparaître , qu'une source de prodigalités insensées , une cause de ruine pour le mari , et ses appréhensions se trouvent plus particulièrement expri- mées dans le mythe de Pandore , que Jupiter avait destinée , selon lui , à être tout à la fois le charme et le fléau des hommes, c  l'instant c l'illustre boiteux , obéissant aux ordres du fils de Saturne , façonna c avec le limon de la terre une figure qui ressemblait à une* chaste

< vierge. Les Grâces divines lui attachèrent des colliers d'or , et les c Heures à la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps, c Pallas Athénée orna son corps d'une parure complète. Le messager « des dieux , le meurtrier d'Argus , docile aux volontés du tonnant c Jupiter , arma son cœur de mensonges , de discours artificieux , de

< sentiments perfides. Le héraot des dieux mit aussi en elle une voix

< articulée, et il nomma cette femme Pandore, parce que tous les c habitants de TOlympe lui avaient fait , chacun , leur présent , afin

O M. Gamhoolio.

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56 REVUE D'AUàGB.

c qu'elle fât un fléau pour les industrieux mortels. » {Oeuv. et jmrs, y. 70 suiv.) Les réflexions qui suivent cette légende dans la théogonie^ touchent presque à la brutalité ; on devine, sous ces violentes invec- tives , une sorte de lutte entre l'homme plus grossier et la femme qui , quoique descendue de son piédestal homérique » occupe cepen- dant encore une place importante dans la société, et n'a pas encore été réduite à cet état d'insigniOance, auquel le triomphe des principes démocratiques devait la condamner un jour : c C'est de Pandore qu'est c née la race des femmes au sein fécond ; oui , c'est d'elle que pro- « vient cette race funeste , fléau cruel , qui réside au milieu des hommes c et qui s'associe, non à la pauvreté, mais à l'opulence. De même, c que quand les abeilles , dans leurs ruches couronnées de toits , c nourrissent des frelons qui ne savent s'employer que pour le mal ; c que tout le jour, et jusqu'au coucher du soleil, elles travaillent sans c cesse à construire leurs blancs rayons de miel , tand» qu'eux , au c contraire, ils ne bougent de l'intérieur des ruches, engloutissant c dans leur ventre le travail d'autrui, de même Jupiter qui tonne dans c les airs a imposé auxmorlels le fléau des femmes, i {Théog. 599-6i2).

Cette manière de voir est exprimée d'une manière tout aussi cava- lière dans les conseils que le poète adresse à son frère Perses : c Garde- c toi de t'éprendre d'une femme aimant le luxe et la parure , qui te c séduirait par ses caresses trompeuses et n'aimerait de toi que tes c biens extérieurs ; se donner à une femme pareille , ce serait aban- < doDuer ses biens à la merci des voleurs. > {Jour, et trav. v. 375- 575). Le poète , on le voit , n'est point un flatteur de l'autre sexe , cela ne l'empêche pas cependant de témoigner un certain ravissement à la vue d'une femme honnête et économe , qu'il place avec une sorte de complaisance, afin de faire mieux ressortir la difiiérence, à côté de celle qui ne s'inquiète que de ce qui se passe hors de chez elle, c Cherche avant tout à te procurer une femme honnête et chaste , c que tu puisses former et diriger à ta convenance , et choisis-là dans c quelque famille du voisinage. S'il n'est pas pour l'homme d'acqui- c sition plus avantageuse que celle d'une épouse vertueuse , je ne c connais , d'autre part , de calamité plus redoutable que la posses- c sion d'une femme vicieuse ; elle est pour son mari une cause de c ruine et le fait vieillir avant l'âge, i {Oeuv. et jour. v. 699-705).

lie contraste , que nous venons de signaler entre Homère et Hésiode, et sur lequel nous ne croyons pas devoir insister davantage, provient,

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LES FEMMES DANS LA POÉSIE GRECQUE. S7

ce nous semble , non pas seulement de la différence des races et des contrées , auxquelles ces poètes appartiennent, mais encore , et plus spécialement , de ce que dsns l'intervalle du temps qui les sépare , les familles aristocratiques se sont éteintes peu à peu et que les petites cours héroïques ont disparu. Or , on sait que ces deux éléments avaient contribué tout particulièrement à entretenir chez les Grecs les idées et les sentiments chevaleresques de l'époque homérique. De toutes les formes gouvernementales» qui remplacèrent la monarchie patriarcale , aucune ne se montra aussi favorable que celle-ci à une appréciation sincère de la femme ; ni la tyrannie , qui faisait pénétrer jusque dans l'intérieur de la famille le principe de l'obéissance aveugle et le droit do plus fort , ni la démocratie qui , par cela même qu'elle précipitait le citoyen dans le tourbillon des afiïiîres publiques , ne lui laissait ni le temps, ni les dispositions nécessaires pour ofl'rirses hommages au sexe plus délicat. Cependant . hâtons^nous de le dire, ces vieilles maiimes pratiques du chant d'Âskrée sont à nos yeux une production tout aussi intéressante , dans son genre , de ce même sol qui vit naître les mœurs chevaleresques plus délicates et plus héroï- ques s telles que les présente l'épopée homérique. Hésiode et Homère se complètent, i vrai dire » l'un par l'autre , et à eux deux , ils nous offrent on tableau presque complet de la vie hellénique des anciens âges.

Ed. Gogdkl. (La suiie à une prochaine livraison.)

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CHANTS ET LÉGENDES POPULAIRES

D'ALSACE

QUI SE RATTACHENT A LA TEMPÉRATURE ET AUX DIFFÉRENTS AGENTS QUI LA DÉTERMINENT.

Personne ne Tign^ore plus aujourd'hui : nos légendes populaires sont des souvenirs vagues mais précieux de nos origines historiques : ce sont , pour ainsi dire , les dernières oscillations parvenues jusqu'à nous d'un passé lointain , mystérieux et souvent incompris. Histoire et mythe , loi écrite et droit coutumier , philosophie et superstition . vérité et erreur : tout s'y reflète , tout y continue à vivre de la vie du symbole ^ qui est celle de la poésie.

De même que Tenfant ignore le prix du caillou qu'il tient dans sa main et qui renferme le diamant de même le peuple ignore tout ce que renferme de trésors la simple et naïve tradition que ses ancêtres lui ont léguée pour qu'il la transmette , à son tour » aux générations suivantes.

S'il est poète malgré lui , en rapportant » sans les interpréter , ces merveilleuses créations d'un âge passé, le peuple l'est encore sous un autre point de vue et d'une autre manière dont il ignore également toute la portée » tout le charme : je veux parler de son langage à lui, langage, non de convenance, non d'étude, mais qui est d'autant plus énergique et plus vrai , qu'il est plus spontané et plus naturel.

C'est dans les dialectes surtout^ que le langage populaire a conservé sa plus étonnante variété , son expression la plus riche , la plus poé- tique.

Ces pauvres dialectes , traités autrefois avec tant de dédain par le pédantisme d'une érudition surannée, bafoués par la prétentieuse ignorance des précieux ridicules de nos jours , les dialectes ont fait invasion dans la science qui leur doit la solution de plus d'une énigme philologique.

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CHANTS ET LÉGENDES POPULAIRES D* ALSACE , ETC. ^9

Mais trêve de science , aujourd'hui ! Nous ne demanderons » celte fois-ci , à Tun de ces dialectes , à celui qui se parle entre la rive gauche du majestueux fleuve du Rhio et la belle chaîne des Vosges , que quelques uns de ces chants populaires , que quelques unes de ces légendes naïves , qui se rattachent a la température et aux différents agents qui la déterminent.

c Le petit homme-aux-fagots, > das WeUemànnel, 0) de son vivant, voleur de bois 9 s'il en fût, et qu'un arrêt suprême a condamné à eiercer éternellement , dans la lune » son vilain métier, le fVeUe' mànnel a terminé sa besogne. Il a réuni en fagots les branches d'arbre volées; il saisit sa cognée , prend sa charge sur ses épaules , éteint sa lanterne et va gagner son gîte solitaire. C'est à lui que » dans le Bas-Rhin, les enfants adressent cette ronde joyeuse :

WeUemUnnelè im Mond ,

Guok è Biael 'runter !

Guck tfi aUi Stuwwè 'nin ,

Gelt , et nitnmt di lotmder ?

Wirf din UiierU-nr-'èra ,

Graddel driwwer 'nunUr ,

Vomè'ra,

Hintè 'ra ,

lufwer alU Stangè ! ^ Wmn dètnit

SpieUwU

Mueteh m'r *$ UsseU fange ! C'est-à-dire :

«c Petit homme-aux-fligots, qui habites la lune , * Jette un peu tes regards sur la terre ; Jette-les dans nos chamhrettes ! M'est-ce pas tu es cnrienz (de savoir ce qui s'y passe ?) Jette en-bas ton écheUe , Descends bien vite vers nous « Par devant, Par derrière ,

Passe par-dessus toutes les perches ! (franchis tous les

obstacles ! )

(*) Presque tous les recueils de mythologie ou de légendes populaires de TAlle- magne parlent du petit homme de la lune. Voy. EUOiiiêch. VoUubuchUinf édit., tome f , p. 151 , note 262.

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60 REVUE D'ALSACE.

Et si tQ veux Jouor avec nous , Tâche d'altraper Lisette ! » Hebel , le gracieux et inimitable poète alémaunique a connu égale- ment c l'bomme de la lune , > Mann im Mond , et lui a consacré une charmante petite poésie. Ce fut , d'après lui aussi , un mauvais drôle qui, les dimanches, allait dans la forêt pour voler du bois et en faire des fagots. L'enfant montre du doigt à sa mère et lui demande : « Luèg y MuetterU , wa$ iseh im Mo' f »

, sieh$eh*$ denn nit , a âfa? « Jo weggerU , i siéh ne seho ,

« Erhatè TichUpli a, »

«t Wag tribt-er dmn die garni Nacht , « Er mehret to kei Glied ? »

, siehteh nit , ass er WelU macht ? c< lOf ébè dreiht er d'Wied. »

Essayons de traduire :

« Regarde , petite mère , qu'y a-t-il dans la lune ? «

Eh , ne le vois-tu pas ? c'est un homme ! « Vraiment , oui , je le vois ,

« Il porte une petite camisole. »

« Que faitril là-haut , toute la nuit ?

« Il ne semble remuer aucun membre. »

~ Eh, ne le vois-tu pas? il Cait des fagots.

« Vraiment , oui, il vient de tortiller la branche d'osier » (pour les lier ensemble), Cependant la lune disparait ; elle cède sa place au $oleil , qui se lève à rhorîzon opposé. Il sourit » d'Sunn lacht; et, si c''€St le dimanche de Pâques» Il tressaille de joie, a trois reprises, d'Sunn duetdrei Freude Spring , en l'honneur de la résurrection du Seigneur. Puis il jette ses rayons dorés sur nos coteaux plantés de vignes » les Sunne^ bèrri , les Sunneképfle , les Sunneglilzer et autres. Le vigneron alors le salue avec joie et respect , (>) car c'est le soleil bienfaisant qui c fait cuire , i kocht , le bon vin d'Alsace (^).

C) Les Evangiles des QtienouiHes (15« siècle) , nouv. édit 18S5, p. 81, disent : n Gellui qui souvent benist le soleil , la lune et les estoilles , ses biens lui multi- n plieront au double. »

(*) Sébastien Munster dit de même en parlant des vins d'Alsace ; « An dem « Berg kocht sich der gut Wein, »

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CHANTS ET LÉGENDES POPULAIRES D'ALSACE , ETC. 61

Mais les brouillards , gigantesques fantômes , blottis au fond des vallées humides , commencent à envahir les sommets des montagnes, et il ne s'échappe du disque à demi-voilé de l'astre du jour , que de rares et pâles rayons : c'est le temps ou le soleil Tait sa toilette ; il peigne ses longs cheveux dorés , d'Sunn stràlt sich, La pluie est immi- nente ; déjà le ciel se moutonne , d'r Bimmel schàfell sich; la mère delà pluie, d* Rêjèmueter , s'installe sur son trône humide; l'arbre de la pluie » d'r Rêjèbaum , étend au loin ses branchages vaporeux ; la verge de la tempête , d'r Wetierbêsè, apparaît au ciel ; ou bien, de monstrueux poissons, d'Fiseh, nagent dans l'atmosphère et s'arrêtent sur les montagnes.

Lorsque le soleil se couche sans colorer de ses rayons les nuages entassés à l'occident , l'on dit qu'il glisse dans un sac, d'Sunn schlupft m de Sack, et l'on prédit la pluie pour le lendemain.

La pluie n'est pas toujours regardée comme un malheur ; le labou- reur la souhaite au contraire bien souvent , et si elle tombe , ses enfants de chanter :

« 'i réit ,

DV Aekersmann siUt,

Die Kémelè tpringèy

DU VéjeU singé

Juhéh!» Ce qui signifie :

a 11 pleut;

Le laboureur ensemence son champ , Les grains de blé sautent en l'air , Les petits oiseaux chantent Juhéh ! »

C'est au mois de mai surtout que les enfants aiment à s'exposer nu-téte à la pluie douce et rafratcbbsante , car la pluie de mai les fait grandir (<). Ils chantent alors :

» MoSieréjé , macKmi gross ,

/ bin è klèiner Stttmbè ,

G'hér unter d'Lumbè. {*)

Bliew* iaUè Stumbè stehn »

Will i liewer in's Bimmelè gehn ! »

(') Yoy. EUëss. Volhsbiiehlein , édit. , i , 155 ; Gnmm, Mythol., p. 549^4(66. (*) Proprement : vieux chiffons ; baillons ; mauvais sujets , mauvais drôles.

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62 REVUE D*iLSAGE.

Traduisons :

« Pluie du mois de mai , fiiis-moi grandir , Je ne suis qu'un petit bout-d'homme ; Je ne suis qu'un petit mauvais drôle ! Plutôt m'en aller droit au ciel Que de rester un petit bout-d'homme ; »

Voici une autre chanson , d'une originalité encore plus bizarre :

« MfaXeréjè , mach^tni grou , / bin è kUiner Stumbè ! Steck'mi unter d'Lumbè !

D'Lumbè rin klein. Steck'mi unter d'Stêin !

irStein sin hait. Steck'mi in de Wald !

Der Wald Ueh fimter. SUek'mi unter 's Mintter !

- 'i Mimter iich gross. Steel^miin è Bios !

jyBlos iich nit heli. Steck^mi in è Btidèll ! »

Traduction :

(c Pluie du mois de mai , fais-moi grandir , Je ne suis qu'un petit bout-d'homme ! Mets-moi parmi les haillons !

Les haillons sont trop petits. Mets-moi sous les pierres !

Les pierres sont trop froides. Mets-moi dans la forêt !

La forêt est trop sombre. Mets-moi sous la cathédrale !

La cathédrale est trop vaste. Mets-moi dans une vessie !

La vessie n'est pas claire. Mets-moi dans une bouteille !

Mais le couchant resplendit de ses teintes les plus brillantes; les

nuages ont revêtu leur manteau royal , d'or et de pourpre , et la

journée suivante sera belle , car l'enfant Jésus vient d'allumer son

' four et fait cuire des beignets pour les donner aux enfants sages et

dociles ; *s Christkind bachi Kuechle.

Aussi les enfants sont-ils les plus fidèles et les plus sincères amis

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CHANTS ET LÉGENDES POPULAIRES D* ALSACE , ETC. 63

da soleil. A les entendre , le soleil se renferme parfois dans le clocher du village; alors une femme mystérieuse, la Sainte- Vierge , (f) lui en ouvre la porte et le laisse sortir, lis chantent :

o '* geht è Frail in*s Gîockehus , Lost die heilig Sunn *eruê. »

Si le soleil se cache derrière les nuages , ils s'écrient :

« Schattè y Schattè , faV di ! Svnnè , Sunnè^ xaï di ! » C'est-à-dire :

« Ombre , ombre , disparais ! Soleil , soleil , montre-toi ! »

Ou bien ils entonnent ce quatrain :

a Sttnnè , Sunnè , schinè , Fahr* iwwer de Rhinè , Fahr* iwwer 's Glockèhus , Kumm bail wtdder in unser Eus. » Ce qui signifie :

« Soleil , soleil , viens luire , Envole-toi par-delà le Rhin , Envole-toi painlelà le clocher , Mais reviens bientôt vers notre maison I »

Par une soirée silencieuse , la brise fait tout-à-coup cliqueter les petites vitres rondes de la chaumière ; l'enfant alors s'en inquiète un instant , puis il demande :

« Diri diri Disel ,

Wer zopft m'r an mi'm Eisel ? » (')

Mais bientôt il se rassure , car on lui répond :

« D'r Wind, d'r Wind , Diii himmliiehi Ktnd ! » (')

Le vent qui s'élève subitement après un long calme , annonce le

(*) En Allemagne c'est aussi la déesse Holda, Voy. EUtUsieches VolkebUehlein, 2«édit. , I, p. 150-151.

(*) C'est-à-dire : « Diri diri Disel! (intraduisible); qui est-ce qui secoue ma petite maison ?

('] a C'est le vent , le vent , cet enfant du ciel. » Déjà le langage ordinaire personnifie le veut ; Ton dit : « d'r Wind geht , » le vent va , marche.

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64 MVUB I>'M^GB.

plus souvent quelque malheur ; d'ordînaîk^e on dît que quelqu'un s'est pendu » *s hat sich Emer g*henkt.

On appelle c danse des sorcières i , Bexetanz , un coup de vent qui soulève une masse de poussière et la fait tournoyer rapidement. Jetez-y un couteau , un autre objet de métal ou un chapelet bénit , et le charme est rompu , et la méchante sorcière , qui a causé le tourbillon de poussière , vous apparaîtra aussitôt dans le costume primitif du paradis.

Le roulement du tonnerre » pendant un orage , n'est autre chose que le bruit que font les boules lancées par les anges qui jouent auK quilles , d*EngeU kéjlè drowwè. Si la foudre tombe , elle se trans- forme en massues de pierre , massues du tonnerre , Dunnerkéil , ou bien en cognées du tonnerre , Dunneràxt (0. Et nous voici en pré- sence de la mythologie germanique ; car celui qui lance ces massues et ces cognées . c'est le génie des tempêtes , c'est le dieu Tbôrr ou Donâr, qui traverse les nues sur son char rapide, attelé de boucs fougueux. En Allemagne le peuple lui substitue parfois Saint-Pierre , et lorsque le tonnerre gronde. Tondit: c S^ Pierre joue aux quilles. > Pour empêcher la foudre de tomber sur les maisons , on plante sur les toits l'herbe du tonnerre » l'herbe de S^ Pierre , Dunnerkrui , Sanct'Peters'Krut ; c'est la plante grasse connue, en botanique, sous le nom de tedum telephium.

Les cadrans solaires , Sunnè-n-îhrlè , tombent , en plein midi , du soleil sur une hauteur appelée Sunneképflè , et située près de Soultz- matt. Ils passent pour être de bon augure , mais ce ne sont ,. en réa- lité, autre chose que des pétrifications très-abondantes, en ces lieux, et provenant , si je ne me trompe, de certaines liliacées.

Quant aux brouillards , ils sont causés par un petit esprit malin , nommé Nèwwelmànnel , qui se plaît à égarer les voyageurs attardés. Autrefois , à l'approche d'un brouillard , et pour en neutraliser les funestes effets, on avait coutume de sonner une petite cloche, appelée Nèwwelgléckel. Dans les vallées de Kaysersberg et de Saint-Dié, l'on invoque encore de nos jours , pendant les brouillards , Saint Déodat , parce que ce saint évêque n*avait qu'à étendre son bâton pour dissiper à l'instant les couches de vapeurs qui se trouvaient sur son passage.

Mais revenons au Nèwwelmànvel ou génie des brouillards. Voici ,

(*] C'est ainsi que Is peuple nomme les bélemnites.

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CHANTS ET LÉGBADBS POPULAIRES D* ALSACE » ETC. 65

i son sujet , ane légende populaire que Ton racontç aux environs de Colmar (^).

c Le preux chevalier de Schauenbourg était parti pour combaitre les Turcs et laissant dans son château dVerlisbeim, son épouse éplorée.

c Les semaines , les mois, les années s'écoulèrent , le chevalier ne revint pas et ne donna même aucun signe de vie. Le bruit se répandit alors dans la contrée , que Schauenbourg avait succombé dans le combat, et ce bruit parvint jusqu'aux oreilles de la châtelaine d'Her- lisbeim.

c De nombrenx galants ne tardèrent pas à se présenter à la jeune et belle veuve avec des protestations d'amour, les unes plus sincères et plus ardentes que les autres. Elle résista longtemps à toutes ces obsessions jusqu'à ce qu'enfin l'un des concurrents parvint à toucher son cœur. Le jour de la noce fut fixé.

c Dans la nuit qui précédait ce jour, le chevalier de Schauenbourg, que de graves blessures avaient retenu pendant plusieurs mois dans sa tente , se réveilla en sursaut. Il avait , dans son réye , entendu résonner la cloche de la chapelle de son château , dans la cour et les appartements duquel se pressaient une foule de chevaliers et de dames en babils de fêle.

c Devinant aussitôt la cause de sa vision nocturne , il se dresse sur son séant , en proie au plus terrible désespoir.

c Mais voici que tout d'un coup le sol tremble : un nuage lumineux remplit sa tente , et il en sort un petit homme, enveloppé dans un manteau gris.

c Je connais le sujet de vos alarmes , noble chevalier de Schauen- bourg y lui dit le petit homme , d'une voix douce et mélodieuse : Vous vojez en moi le Nebelmânnlein , bien connu sur les bords du Rbin et dans les belles plaines de l'Alsace. Il n'est que trop vrai que voire épouse , (]ui vous croit mort depuis longtemps , s'est enfin dé- cidée à contracter , aujourd'hui même , un second mariage avec un des plus beaux et des plus puissants seigneurs du pays. Mais , tout n'est pas perdu pour vous , et si vous voulez me confier votre desti- née , nous serons rendus à Herlisheim avant qne les fiancés aient prononcé devant l'autel le mot fatal et que le prêtre ait béni leur

[*] yen dois la communication à mon ami Chrhtophorus. «• Série. «• Anné«.

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66 HBYDB d'aLSAGB.

unioD. 6e ne sera toutefois qu'à ane condition : c'est que vous Oie promettiez de faire souner les cloches dans votre château ainsi que dans tous les villages dépendant de votre domaine, dès que le moindre brouillard s'élèvera ; cap , sachez-le , je suis une pauvre âme » con- damnée à vivre dans ces vapeurs tristes et humides , que peuvent dissiper seulement les rayons bienfaisants du soleil ou le son des cloches bénites.

« Le chevalier de Schauenbourg consentit volontiers à la demande du génie , qui , aussitôt , le fit sortir de la tente , Tenveloppa de son vaste manteau gris , et » fendant avec lui les airs , avec la rapidité d'un ouragan » le déposa , sans encombre , dans la cour du château d'Herlisheîm.

c Ce fut au moment même les deux fiancés allaient se rendre à la chapelle.

c L'épouse fidèle reconnut aussitôt l'objet de ses premières amours. Elle pousse un cri de joie et déclare dissoute une union qu'une erreur fatale allait lui faire contracter.

c Le chevalier de Schauenbourg , de son côté , tint parole à son mystérieux bienfaiteur. Dès qu'un léger brouillard menaçait d'étendre sur la plaine son voile humide, les cloches du château ainsi que celles de tous les villages de la seigneurie, se mettaient en branle et empê- chaient les vapeurs légères de se condenser. On vit alors le Nebel- mànnîein , entouré d'un nuage lumineux , s'envoler avec un sourire plein de grâce et de reconnaissance, vers les hauteurs boisées des Vosges. >

L'usage de sonner les cloches , à l'approche d'un brouillard , exis- tait jusqu'à la première révolution dans plusieurs communes de la Haute- Alsace, entre autres , dans celles d'Herlisheim et de Souitzbach. Le gardien du clocher de l'ancienne église d'Ensisheim , était , de méme^ engagé, par son* serment, à sonner la cloche dès qu'un brouillard s'élevait , à partir de la fête de St. Georges: c (Ersoll) auch des NeheU unà Reiffen zu Sont Jergen Tag anfangen warzunemen und $0 Er dn Nehei sicht, soll er anfahen lutlien. > (f).

La netge qui tombe en hiver provient du duvet qui s'envole des

(') Serment da gaMien de la tour de Téglise. Voy. Tabbé Merklen , Histoire d€ la ville d'iSniisheim , tome P% jMige 279 , note.

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CHANTS ET LÉGENDES IH>t>ULAhltS D* ALSACE » ETC. 6^

pldiDODS lorsque les anges du ciel font leurs lits ; tEngelè mâche 'i Beit (t).

Une charmante petite poésie se rattache à ce dicton. Cesi une mère qui parle :

ft D'Engelè han '# Bett gemacht , D'Feddrè fliêjè 'runter ; AlU Da , do waehè ne , Z'Ndehiê , do ftnn Jtè munier, Wàre sie nit munter %'Ndeht , W9r hàtt denn minn Kind betvacht ? » Cest-à-dire :

« Leg aDges ont fait leur lit ,

Le duvet tombe sur la terre ;

Ils veillent le jour ,

Ils veillent la nuit.

S*ils ne veillaient pas la nuit ,

Qui donc aurait gardé mon enfant? »

Lorsque la neige est entcemélée de gouttes de pluie ou que les flocons de neige sont fortement battus par le vent et tourbillonnent çà et . Ton dit que c les boulangers et les meuniers se querellent,» tBéekè un d'Miller hândlè mit *nander.

Pour que la neige disparaisse de bonne heure au printemps , il faut, dit- on. se rendre au Bollenberg, près de RoufTach, prendre une certaine quantité de neige et la faire passer au tamis : uff de BoUeberg geh d'r Schnee ritteri.

Le printemps s'annoifce toutes les fois que « le drap de lit du Hobenack, > Lîniuech vum Bohnack, c'est-à-dire, une grande masse de neige que l'on aperçoit, dans la plaine de Coimar, au-dessus du Hobenack , commence à disparaître , ce qui arrive , presque tou- jours , vers la fin du mois de mai.

Enfin, les neiges qui couvrent le sommet du Ballon de Souitz, ne s'en vont ordinairement qu'au mois de juin ou de juillet. Dès , qu'à cette époque de l'année , l'on voit des espaces noirs se former entre les couches de la neige on dit, dans la plaine : le printemps s'avance. car les métayers du Ballon descendent la neige dans leurs hottes : tSennè traghè d'r Schnee im Rûckkorb Mi DâL

[*) En Allemagne c'est la di^esse Bolda qui fait son lit ou bien qui plume ses Oies. Voy. Eltastitch, VolksbUchlein , 2' édil, i , I5i-155.

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68 hBVUE B'ALSACB.

Je m'arrête ici ; mais c'ist en formant le vœu bien sincère , que Toxposé rapide et incomplet, et, sans dout^. tant soit peu décousu, de ces quelques expressions populaires, de ces chants et de ces légendes qui se rattachent à la température et aux différents agents qui la déterminent, puisse quelque peu contribuer à faire aitner et à raviver parmi nous l'étude de notre dialecte alsatique , considéré , bien à tort, comme un jargon ou un patois, digne d'éire voué, au plus vtte , à une complète extermination. 11 n'en sera pas ainsi » dès qu'on voudra se donner la peine de l'étudier dans son origine , qui date du Krîst d'Otfrit de Weissenburg , c'est-à-dire du siècle , et de le poursuivre dans nos poètes et nos chroniqueurs du moyen-ûge et du 46* siècle. Alors on lui reconnaîtra prob:tblement , encore de nos jours, sa raison d'être; on lui reconnaîtra , ce qui lui est , sa valeur linguistique et sa richesse poétique.

En effet , nous , qui conservons à juste titre et avec une préférence marquée , nos monuments d'architecture ancienne , qui fouillons les tumuli celtiques et suivons les traces des routes romaines qui sillon-» nent nos plaines et nos montagnes, pourrions-nous laisser dépérir et tomber dans un oubli coupable , ce que nos pères nous ont légué de plus précieux : ce langage alsacien , (i) si naif et si énergique , ce langage qni seul peut transmettre à nos descendants , dans toute leur intégrité, nos légendes et nos chants populaires?.... Ce sont-là aussi des documents . documents vivants , revêtus du sigillé indélébile de la poésie et vidimés , durant des siècles , par tant de générations qni nous ont précédés.

Auguste Stoeber.

{*) Mémorandum, En 1808, un ministre de Pintérieur du premier empire , M. Crétet, comte de Champmol, a jugé à nropos de provoquer la pubUcation d*nn ouvrage sur les différents dialectes de la Suisse. M. Rouyer, alors représentant de la France h Berne, h qui le ministre avait confié le foin de trouver un homme capable d'entreprendre ce travail , lui désigna comme tel M. F. J, Stalder, doyen et pasteur à Escbolzmalt , canton de Berne. Stalder s*acquitta de sa mission de la manière la plus honorable , non seulement envers les hommes émincnts qui la lui avaient confiée, mais envers le monde savant tout entier. En effet , sa « Dialecto- logie suisse est encore de nos jours le livre le plus apprécié qui traite de cette matière, et son « Idioticon suisse, » qu'il publia en 1812, en deux volumes , n'a pas encore été remplacé par un ouvrage plus savant et renfermant tous les dia- lectes helvéliques.

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X. HOMMAIRË DE UËLL.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE.

Suite (y

L'apparition du choléra à Trébizonde et en Arménie , au mois de septembre i847, força Hommaire à modifier son plan de voyage. Sa première intention était d'achever le périple de la mer Noire jusqu'à Batoum et de se rendre ensuite en Perse par Erzeroum ; mais sou état de santé ne lui permettant pas d'affronter l'épidémie , il dut suivre la route qui passe à Goumouch-Hané » Kharpout , Diûrbékir, Vann et Ourmiabi Cet itinéraire » auquel la paciOcation récente du Kurdistan enlevait une partie de ses dîflScultés , devait lui offrir Toc- casion de visiter les sources du Tigre qui présentaient un grand pro- blème géographique à résoudre.

Glissons rapidement sur la première partie du voyage qui, bien qu'accidentée , n'offre point un intérêt très-saillant. C'est le 10 sep- tembre que la caravane se met en route, à cheval , et qu'elle gravit les hauteurs du Boztepeh , qui dominent Trébizonde . pour s'engager dans la chaîne montagneuse du Karakaban la route atteint des hauteurs de 6000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Excellente réception chez le pacha de Goumoucb-Uané qui envoie au-devant des voyageurs de beaux chevaux richement harnachés et conduits par un nombreux personnel de cavaches. Cette ville , l'on compte plus de 4000 maisons tapissant les deux flancs d'une vallée , jouit d'un climat délicieux qui forme contraste avec les chaleurs de Trébizonde. Hommaire de Hell , accompagné du pacha , va visiter les mines d'ar-

n Voir les lîTraisons d'août , septembre» oclobre et décembre, pages 337, 385, 409 et 020.

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70 REVUE D'ALSACE.

geni des environs , ei recueille tous les documents relatifs i cette e]LploiiaiioQ , autrefois irès-productive , mais en pleine décadence aujourd'hui. Cette excursion lui fournil la matière d'un rapport au ^gouvernement turc auquel il eu a déjà adressé un de Trébizoode sur les mines de charbon.

 Zadik-Keu » la caravane se fait accompagner » pour la première fois , d'une escorte de ciaq hommes bien armés » en vue de certaines aventures de grand chemin dont le pacha de l'endroit lui faisait entre- voir la possibilité. Cependant rien ne vient justiGer ces précautions et Hommaire , après avoir payé et congédié son escorte , reconnut trop tard que » dans ces pays , il fallait se défier de certains conseils, dictés par un intérêt pécuniaire plutôt que par une vraie sollicitude. Cette escorte est un moyen indirect de prélever un impôt sur la bourse des étrangers.

La journée du 24 septembre marque une date impontante dans la vie du voyageur. 11 arrive sur les bords de l'Eupbrate qui , du haut d'un plateau , lui était apparu dans sa majesté biblique » entouré de cette prestigieuse perspective que donnent un grand nom et de grands souvenirs. Ce fleuve » qui a vu se dérouler sur ses rives l'histoire <)es premiers âges de l'humanité , doit causer une impression intraduisible à quiconque le voit pour la première fois. Aussi est-ce avec un enthou- siasme bien naturel qu'Hommaire de Hell le salue en arrivant à Pighian il s'échappe à travers unegorge de roches calcaires dont les parois, taillées à pic , s'élèvent à plus de 1800 pieds de hauteur. Le fleuve continue ensuite sa course à travers une suite de défilés tout aussi remarquables et se précipite, de rapides en rapides » sur une distance de plus de trente lieues» jusqu'au-dessous de Kéban-Maden.

c 11 serait difiicile , dit notre voyageur , de trouver une route plus horriblement sauvage et mieux appropriée aux attaques de voleurs que celle qui s'étend entre Pighian et Eghin. Nous restâmes deux jours à Eghin et le ^ nous nous embarquâmes sur l'Euphrate pour nous rendre à Kéban-Maden situé à vingt lieues plus bas. Nous avons vu bien des embarcations différentes dans notre vie de voyageurs » mais certes jamais nous n'avons rien vu qui puisse être comparé aux véhicules de l'Euphrate. Notre embarcation se compose d'un radeau formé avec 57 outres de peau d'agneau reliées entr'elles et fixées à un mauvais grillage en bois. C'est sur ce grillage recouvert par des branches que Ton s'installe avec ses eflets. Deux hommes suffisent

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X. BOMMAIRB DE HELL. 71

pôiir gouverner ce radeau qui n'a pas plus de neufpieds de longueur* Ils se tiennent sur Tavani et sont armés chacun d'une pelle. Rien de plus léger que cette embarcation. Avec elle seule on peut franchir sans danger les nombreux rapides de TEuphrate et c'était chose véri- lablement merveilleuse que de nous voir sur ce frêle radeau se recour- bant en tous sens » à la moindre vague , traverser des chutes dont la rapidité et l'agitation iD'ont rappelé plus d'une fois les cataractes du Dnieper: mais ici l'on se sent en parfaite sécurité. Nous n'avions d'ailleurs pas à craindre les orages puisque nous retenions les vents enfermés dans des outres. Le pavillon tricolore flottait fièrement au* dessus de notre radeau. > (i)

Cette façon si originale de voyager sur l'Euphrate n'est pas neuve : elle a quelques milliers d'années de date. Les armées assyriennes usaient de ce moyen pour traverser les fleuves» et les curieux peuvent voir aujourd'hui , au Britith Muséum , à Londres, des bas-reliefs ré- cemment déterrés à Kouyotinjik et à Nimroud , dans le sol de l'ancienne Ninive, qui représentent des armées naviguant sur des radeaux sup- portés par des outres gonflées. (*)

Horomaîre n'eut pas lieu de s'applaudir de son Aéjour à Pigbian et à Egfain. Dans cette dernière ville , il logea chez le plus riche ban- quier arménien de l'endroit et n'obtint qu'à des conditions de prix- très-élevées une hospitalité sordide* Le caractère rapace et inhospi- talier des Arméniens , ces chrétiens d'Orient , lui inspire de pénibles réflexions , et toujours la comparaison l'amène à faire l'éloge des populations musulmanes chez lesquelles il n'a rencontré que de bons procédés et une hospitalité largeaent offerte.

A mesure qu'on s'approche de Kéban-Maden, les escarpes sinistres qui bordaient le fleuve , font place \ de grandes pentes nues et l'em- barcation peut naviguer dans un lit barge et paisible , débarrassé des cataractes qui en obstruaient le cours dans la région des roches juras- siques.

Le 29 , les voyageurs font la rencontre d'un campement kurde qui s'apprête à traverser l'Euphrate et qui Itur offre un spectacle des plus animés. Les troupeaux passant le fleuve à la nage , excités par les

(*) Correspondance inédite d'Hommaire de Hell.

(*} Notice sur le BritUh Muséum, par Henri Laviix. Mimiimr unhsrstl , II«da25jiiiU6t1860,

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73 REVUE D'ALSACE.

vociféralioDs des bergers , les femmes assises sur des mulets , les costumes pilloresques , les physionomies accestuées de ce groupe asiatique donnent à la scène un caractère biblique qui impressionne profondémeni.

Comment, devant une pareillescène . aux confins de la Mésopotamie, ne point se reporter par la pensée aux temps d'Eliézer et de Rébecca, comment ne point voir Jacob et Laban se drapantdansle même costume oriental et conduisant gravement leurs troupeaux à Tabreuvoir?

De cette page de la Bible nous passons à une page de science. Hommaire était arrivé à un point du fleuve ses eaux reçoivent l'affluent du Phrat et il émet ici une opinion qui n'est point partagée par la commission de l'Institut qui a révisé ses notes avant leur pu- blication. Cette question demande une citation textuelle:

c Le fleuve que nous avons suivi depuis Pigbian porte dans le pays le nom de Mourad-Tschaï , continuant de porter ce même nom au- dessous d'Eghin et de Goumoucb-Maden , jusqu'à son confluent avec le Tigre. Quant à l'affluent dont nous vesons de parler , il porte le nom de Phrat , évidemment une corruption du mot Euphrale. Dans toutes les cartes modernes , cetie rivière porte donc à tort le nom de Mourad , et c est également à tort qu'on donne le nom de Phrat au fleuve passant à Egbin. Ce qu'il importe aussi de constater» c'est la manière dont les deux rivières se réunissent. Le Mnurad^ c'est-à-dire le fleuve qui passe à Eghin , avant de se réunir au Phrat , forme , en avant des mamelons de rochers qui l'escortent » un terrain de trans- port : il arrive ainsi à angle aigu dans la direction générale du fleuve, qui est la même que celle du Phrai Pour tout individu remontant la rivière, le Mourad deviendra un affluent, et le PAraf le véritable fleuve. Il serait fort essentiel de recueillir des notions positives sur l'iroporiance du Phrat qui, lui aussi, a un cours très-long, pins long même que celui de l'Euphrate, tel que nous admettons ce dernier prenant sa source au nord d'Efzeroum. i (i)

La commission de l'Institui fait remarquer que cette inversion de noms est entièrement nouvéle, non seulement sur les cartes, mais dans les relations des voyigeurs , et qu'elle ne saurait être admise par la science sans plus aaple informé.

De Kéban-Madcn à Kh^rpout rien de bien saillant si ce n'est les

(*) Votfage en TurquU et m Pêne , tome il , page 414,

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X. flOHMAIRE DE BBLL.

fièvrfls , le bouton d'AIep et le choléra , trois hôtes peu réjouissanu , qui Tiaitent périodiquement le pays et y ont laissé une telle réputation que partout la caravane n'entend parler que de maladies ëpidémiqnes. Elle y échappe heureusement. Un pays désolé , accidenté seulement par quelques misérahles caravansérails, un sol tourmenté et stérile qui n'offre pas de quoi pattre aux animaux , tel est l'aspect général que présente la route jusqu'à Archana-Maden nos voyageurs se trouvent sur les bords du Tigre qui n'est encore qu'un ruisseau et que surmonte un pont à trois arches de style ogival.

Après une visite aux mines de cuivre d'Archana et à l'établissement métallurgique se traite le minerai , Hommaire se remet en marche ei pénètre bientôt en plein steppe, dans les grandes plaines qui avoisinent Diarbékir il arrive le 7 octobre. En raison de Timpor- tance de cette ville , qai est chef-lieu de pachalik et renferme de nombreuses antiquités t il y fait un séjour d'une semaine. En dehors des documents historiques » politiques et commerciaux qu'il peut y recueillir, il trouve l'occasion de faire une étude très-précieuse pour l'bisloire de l'art en Orient : il remarque , en effet , au centre de la ville, les deux façades restantes d'an palais sur lequel des artistes; probablement byzantins , ont marié l'architecture classique avec tout ce que la fantaisie ornemaniste de l'Orient a produit de plus capri- Gîeu^. J'ai sous les yeux la vue de cet édifice vigoureusement crayon- née par M. Laurens, avec son fouillis d'arabesques et ses belles colon- nades grecques d'ordre composite ; il produit un effet aussi agréable qu'étrange parle contraste de deux genres d'architecture si différents. la noble sévérité de l'art grec ei l'exubérante fantaisie de l'art mo- resque. A la jouissance qu'éprouve notre voyageur de trouver de si beaux sujets d'observations à Diarbékir, se joint celle d'être logé chez un brave et digne Chaldéen dont l'hospitalité, des plus aimables, est rehaussée par la magnificence tout orientale du logement qu'il avait réservé à ses hôtes. Sa maison, entièrement construite pour la vie intérieure n'avait aucune fenêtre sur la rue ; mais , en revanche , elle avait de vastes galeries , des cours ornées de bassins , et la chambre des hôtes formée d'assises de pierres volcaniques d'un noir brillant , taillées à facettes et scintillant comme si elles étaient dia- prées de diamants. Le jour n'y arrivait que tamisé par des vitraux de Goiileur, aux teintes fantastiques, que reflétaient des glaces aux cadres d'émail scellées dans les murs.

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74 REVUR d'alsacis.

Hommaire de Heli » en faisant sa visite au pacha , trouva en sft personne une Ogure de connaissance. L'année précédente il avait Tait, avec lui , le voyage de Varna à Constantinople sur le Ferdinando Primo, La conversation du pacba est très-libre , tout-à-fait européenne et remplie d'aperçus instructifs dont le voyageur fait son profit. Il reçoit de lui deux médailles d'Alexandre et une d'Antiochus , parfaitement intactes.

Diarbékir » bâti sur une roche volcanique dominant la rive droite du Tigre , présente un coup d'œil éminemment oriental et Hommaire fut tout surpris d'y trouver» au milieu des nombreuses mosquées dont les minarets émergent au-dessus des maisons à terrasses « un grand nombre d'églises chrétiennes des différentes communions, t Leurs dômes » dit-il , se confondent avec les minarets des mosquées , prou- vant ainsi la tolérance des Turcs pour le culte chrétien. » Cette tolé- rance, toutefois, n'est qu'apparente; car, pendant son séjour à Diar- békir, Hommaire de Hell reçut la visite des deux évéques de la localité, qui lui firent le plus navrant tableau de la condition des chrétiens d'Orient. On leur laisse la liberté religieuse , mais on les rançonne cruellement , en faisant peser sur eux la plus grande partie des im- pôts. Il donne ensuite une description détaillée des mosquées les plus remarquables. Plus loin , il jette un coup d'œil sur le commerce du pachalik de Diarbékir qui recevait , il y a quelque^ années , par la voie de Bagdad , toutes les marchandises qui lui étaient nécessaires. Aujourd'hui tout le commerce avec l'Europe se fait par la voie d'Alep situé à 70 heures de Diarbékir , distance que les caravanes mettent quinze jours à franchir. Le pachalik ne livre à l'exportation étrangère que des noix de galle et de la soie brute et envoie dans les provinces voisines pour 500,000 piastres d'étoffes de soie et de coton par an.

En donnant le chiffre des diverses sectes chrétiennes qui résident i Diarbékir , et que l'on désigne en Asie sous le nom de rayas , Hom- maire ajoute que cette population est arrivée à un degré de déchéance morale qui fait une pénible impression sur les Européens ; qu'à chaque instant , pour le motif le plus frivole , on volt des individus changer de croyance avec une insouciance dont les musulmans sont scandalisés, c Tel évéque catholique ne convient-il pas à ses ouailles, tout aussitôt ces derniers se font nestoriens ou syriens. Tel syrien se trouve-t-il lésé dans ses intérêts ou ses rapports avec son clergé , bien vite il se fait catholique , etc. >

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X. HOMMATRE DE HELL. 75

Les conversations d'Hommaire avec le pacha lui ont faii reconnaître les vices du système administratif des provinces de la Turquie. Il est avéré pour lui qu'un des obstacles les plus sérieux au prostrés de la civilisation de ce pays réside dans le clergé musulman qui possède dans ses mains l'arme du fanatisme religieux , Unstructlon du peuple et la distribution de la justice. Il est possesseur d'immenses richesses qu'il a peur de compromettre par des tendances plus libérales. D*un autre côté , il n'existe dans ces immenses provinces aucun règlement de police et trop souvent l'arbitraire » la violence et la cupidité des pacfaas jettent la désolation un régime régulier , fondé sur des règlements émanés de l'autorité centrale, eût pu prévenir tout conflit.

Haireden-pacha« qui administrait Diarbékir lors du passage d'Hom- maire , n'a aucun reproche de ce genre à s'adresser. Depuis son en» trée en fonctions, plus de neuf cents nouveaux villages se sont formés dao8 le pachalik. Notre voyageur tire de ce fait remarquable la con- doaion que les ressources de ces contrées sont immenses et qu'elles n'ont besoin » pour arriver à un état de bien-être et de prospérité « que d'un gouvernement capable et consciencieux.

Hommaire de Hell et sa suite se mettent en marche le i7 octobre pour Bitlis. En quittant Diarbékir » avec de bons chevaux , loués à raison de iO paras par lieue (i)» la caravane longea pendant un jour la rive.gaucbe du Tigre « fleuve que , dans cette région , on peut passer presque partout à gué et qui est bien loin d'avoir le caractère gran- diose de l'Eupbrate. La voilà en plein Kurdistan » à Zorg, petit bourg intéressant par le«ostume primitif de ses habitants. Elle suit le cours de la rivière de Bitlis dont les rives, bordées de hautes murailles caU caires » sont excessivement pittoresques. Le premier jour de son entrée dans cette contrée * la caravane dut bivouaquer en plein air. c Nous nous installâmes , dit Hommaire , contre les débris d'un khan et chacun de nous reposa aussi tranquillement que s'il se fût trouvé dans une chambre parfaitement close. Point d'escorte , point de gar- diens ; tontes ces précautions sont parfaitement inutiles et , cepen- dant • nous nous trouvons au centre de ce redoutable Kurdistan , dans la contrée la plus sauvage , loin de toute autorité.

t Tous les villages sont misérables; la population de cette région

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(') Le para éqnivavt à 4 centime^.

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76 REVUE D*ALSACB.

est sauvage au possible. Arméniens , Kurdes , Nestoriens , adorateur^ du diable (car il y en a) » ils sont tous aussi avancés les uns que les autres. Les femmes portent des boucles aux narines.

c Nous avons été fort mal pour les logements, depuis notre départ de Diarbékir; mais maintenant il y a un crescendo de comfort véri- tablement.fabuleux. L'endroit le plus convenable, le meilleur, le plus propre que les Arméniens et les Kurdes trouvent à nous offrir, c'est tout simplement l'écurie. Au centre se trouve un petit carré entouré d'un mur d'environ un pied de hauteur. Autour de ce mur, so trouvent établies les auges , régnent des galeries dont le public se compose de bœufs, de chevaux, de buffles, d'ânes, etc. C'est le petit carré du milieu qui forme notre salon. Le jour y arrive par une petite ouverture large comme la main et les meubles se composent de quel- ques pièces de feutre. Pendant toute la nuit, il y a naturellement concert sur tous les tons , et souvent il faut s'armer du bâton pour s'opposer aux libertés et aux invasions des artistes. Ajoutez à tous ces agréments des myriades d*insectes (les puces, puisqu'il faut les appeler par leur nom) et vous aurez une idée complète de nos nuits du Kurdistan. Nous nous couchions aussi tard que possible, et à 2 heures du malin, je me trouvais toujours sur pied. Impossible de fermer l'œil un instant. > (■)

Le choléra est à Bitlis , ce qui n'empêche pas Hommaire de Hell et ses compagnons de circuler dans cette grande ville, qui est située à l'ouest du lac de Vann , au milieu de magnifiques jardins. Une chose qui augmente la physionomie pittoresque de cette localité c'est le système de construction de ses maisons toutes en péerre de taille avec ogives surbaissées. En côtoyant \e lac de Vann , qui offre une variété inépuisable de points de vue , tranchant sur le pays âpre et stérile qui entoure ses rives , la caravane a le malheur de passer la nuit dans le village arménien d'A^izek le supplice des puces recommence. Lisez plutôt :

c Voici bien la plus mauvaise nuit que j'aie passée dans ma vie de voyages; j'en suis tout brisé et me hâte de donner le signal du départ pour m'éloigner au plus tôt de ce lieu maudit ; les puces sont ici un véritable fléau capable de vous rendre fou. Prévoyant leurs attaques, j'eus d'abord le projet de travai-ler toute la nuit au lieu de me cou-

{*) Correspondance iaédite d'Hommtire de Hell.

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X. HOMMAIRE DE HELL. 77

cher ; mais comment secouer le sommeil après une journée de marche aussi fatiganie ?... Â peine assoupi, le supplfcc commença avec une telle violence que je me sauvai hors de l'écurie dans un état de fièvre indescriptible. Assis sur mon pliant engfourdi parle froid , j'espérais atteindre le jour dans une espèce d'assoupissement: mais il me fallut bientôt rentrer et chercher près du bétail un peu de chaleur , car j*étai3 presque réduit à letat de glaçon, i (>)

Yann touche à 1 extrême limite des possessions turques en Asie. Ville moitié kurde et moitié arménienne, elle n'a rien de. remar- quable que sa citadelle perchée sur un immense rocher à pic. Le commerce y est nul. Hommaires'y repose pendant cinq jours dans un petit konak (^) mis à sa disposition par le gouverneur. Il fait visite à Mdustapha-Pacha , gouverneur militaire de Yann , jeune homme de physionomie mongole, plein de prévenances et paraissant aimer beaucoup les Français.

Le trois novembre il se remet en route avec l'espoir d'être à Tauris dans une dizaine de jours. Nuit pénible passée à Bélatschik , pauvre hameau kurde situé au fond d'une gorge profonde et composé à peine d'une demi-doozaine de cabanes. C'est encore une écurie qui fut l'hôtel de nos voyageurs. Par une précaution que justifiait l'aspect des indigènes qui avaient l'air de véritables bandits , Hommaire ne dormit que d'un œil et avait devant lui deux pistolets chargés. M. Laurens, pris d'un violent accès de fièvre , se blottit tant bien que mal dans un angle du bouge , tandis que le drogman se coucha dans Tauge des chevaux.

Enfin la caravane passe la frontière et fait la première halte sur le sol persan , à Zeïry. Une bonne chambre garnie de feutres et munie d'une cheminée flamboie uu excellent feu, lui fait prompiement oublier les misérables gîtes elle avait tant souffert. Le 7 novembre Sommaire de Hell entre à Khoï, ville persane, entoui ce de jardins et présentant une enceinte de fortifications ù l'européenne. N'était le bonnet pointu et Tétrangeté du costume il se croirait aux abords d'une ville d'Europe , tant il y a de gaieté et d'animation dans les allées et venues des habitants , tant il y a de turbulence chez les * I Il .^—

(*) Voyage «n Turquie ei en Perte, tom. 2 , p. 504. {*] Hôlel ou petit palais.

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78 tUEVUB D'aLSAOS.

gamins des rues. Mes lecteurs savent que les Persans , en raison de leur vivacité , ont reçu le surnom de Français de l'Orient. Tous ceux qu'Hommaire rencontre causent et rient comme de bons paysans normands. Nous allons bientôt faire connaissance avec cette population originale qui tranche d'une Taçon si vive sur le fond grave des peuples orientaux et qui doit oflTrir un contraste vrai* ment étrange au voyageur venant de visiter la Turquie. Kboï possède de vastes bazars très-animés et abondamment pourvus de produits du pays. Parmi les industriels de l'endroit , Hommaire a particulièrement remarqué les chaudronniers dont II a admiré l'habileté à couvrir de ciselures les vases qu'ils fabriquent. Le luxe des maisons aisées con- siste dans des vitraux de couleur formant des dessins de fleurs disposés avec une rare perfection. L'ameublement des appartements est encore piuSi simple que chez les Turcs ; il ne se compose que de tapis et de feutres. Cependant, lors de sa visite au gouverneur, on apporta un fauteuil à Hommaire.

Un trait de mœurs qu'il importe de noter » parce qu'il tient aux préjugés religieux du pays , c'est que les Persans , sous aucun pré- texte 9 ne peuvent se servir d'objets ayant été à l'usage des chrétiens. Ainsi , en dépit de leur aimable politesse « ce n'est qu'après de nom- breuses réclamations qu'Hommaire a pu obtenir, pour se couvrir , la nuit , deux vieilles couvertures minces comme du papier et un mor- ceau de feutre tout déchiqueté, c Ces objets, en désaccord complet avec l'élégance du logis , ont été sans doute , dit-il , pris chez de pauvres diables qui n'auront pu les refuser. Notre hôte , qui tient pourtant à bien faire les choses, a voulu nous donner à dîner ; mais, si le contenu , composé d'excellent pilaw (^) de poulets , d'auber- gines , (') de confitures , de halévas , (3) etc. , est bon , le contenant pèche par un défaut d'unité et d'élégance prouvant que tout cela provient d'emprunts sans doute forcés, i

A Zeîtatchy , village peu éloigné des bords du lac Ourmiah , Hom- maire est agréablement surpris de Texcellente qualité de raisin que produit le pays. Il n'en a, dit-il , jamais mangé d'aussi parfait : il est sans pépins. Sur toute la ligne qui s'étend de Khoï à Tauris , ce n'est

(*) Riz aa bachis de mouton. (*) FroUs d'une espèce de morelle semblables k des œufs. ^') Sorbet.

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X. HOHIIAIRB DE HRLL. 79

qu'une suite de jardins et de vignes , entrecoupés de nombreux villages dont les travaux agricoles, surtout ceux de l'irrigation des prés» sont remarquables.

Pour arriver au lac d'Ourmiah il faut traverser la chaîne de mon- tagnes du Gberza-Dagh. Après deux heures de marche Homroaire et sa suite atteignent le point culminant de la chaîne d'où la vue plonge sur le lac tout entier. Point de vue imposant et varié. En longeant la montagne sur les bords du lac , le voyageur trouve de nouveau l'oc- casion d'admirer l'industrie agricole des Persans. Celte montagne ne présente nulle trace de végétation ; mais les ravins qui la coupent amènent dans la plaine des eaux de pluie et des eaux de sources. Les habitants ont tellement bien su utiliser ces eaux qu'ils ont créé sur un sol aride une magnifique culture, de beaux jardins couverts de vignes et d'arbres fruitiers. Plus loin , la rencontre des restes d'une ville détruite. inspire au voyageur ces réflexions: c Les nombreuses guerres qui déchirèrent la Perse presque en tout temps , les nom- breux prétendants à la couronne, les changements de dynastie, tout fut pour ce pays une cause incessante de massacres , de pillage et de destruction. Quand on a parcouru l'bistoire de la Perse , depuis la destruction de l'empire des Sassanides jusqu'à nos jours , on ne peut s'étonner que d'une chose , c'est que la nation persane ne soit pas complètement effacée du monde , et cela prouve combien il y a encore de vitalité dans ce pays. > t

Entre Tisahalil et Maïan , sur la grande route , à peu de distance de Tauris, Hommaire de Hell fit la rencontre du colonel Sheel , mi- nistre plénipotentiaire d'Angleterre en Perse , se rendant en congé dans son pays. Coiffé d'un feutre gris , chaussé de bottes à l'écuyëre et enveloppé d'un makintosh dont le collet relevé lui montait au- dessus des oreilles , il chevauchait fièrement à la tête de sa caravane et passa à côté des Français sans même tourner la tête. Hommaire trouve moyen de plaisanter sur ce flegme un peu trop britannique. 4 Comnie la civilisation fait des progrès ! écrit-il à sa femme ; deux européens se rencontrent aujourd'hui sur les routes de la Perse et ils passent Tun à côté de l'autre , sans se saluer, comme s'ils se trou- vaient sur les boulevards de Paris. >

A quelques pas plus loin , autre rencontre : mais cette fois la raideur d'Albion est remplacée par la politesse française. C'est le colonel Boissier , dont les journaux se sont beaucoup occupés et qui revenait

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80 REVUE D* ALSACE.

désenchanté des tentatives qu'il avait faites pour se créer une haute position militaire en Perse.

. Le 1S novembre , la cùravane entre a Tauris ou Tabricz, ville très- importante par son commerce et point de concentration de toutes les relations entre l'Europe et l'Asie centrale. A peine arrivé, Hommaire de Hell a le bonheur d'y trouver trois lettres de sa femme. Il fait immédiatement la connaissance du consul d'Angleterre» M. Stevens» et du.consnl général de Russie , M. d'Aniichkoff. En prenant le thé chez le consul d'Angleterre il y rencontre le prince Halek-Kasim« Mirza . oncle du roi actuel , un des fils de Fetb-Ali-Schah , alors en défaveur, t C'est , dit-il , Thomme le moins persan qu'on puisse trouver : il parle parfaitement le français » se moque de Mahomet et de ses dogmes , plaisante sur tous les sujets et tout cela avec une vivacité et une animation toutes françaises. Il m'invita pour le lende* main à déjeuner chez lui avec toute la société, i

Le 15 novembre, notre ingénieur reçoit la visite du prince, du gouverneur de Tauris et du patriarche des Chaldéens, beau vieillard à barbe blanche et à 6gure sympathique, dont le portrait, dessiné par M. Laurens , forme avec celui du beglierbey (i) une des belles planches de l'Album.

Avant d'entretenir mes lecteurs du séjour d'Hommaire à Tauris , séjour que son triste état de santé le força de prolonger jusqu'au il janvier, je dois noter ici , en peu de mots, sa manière de vivre en voyage, depuis le départ de Coustantinople. Il se levait ordinairement une heure ou deux avant le jour, afin de pouvoir se mettre en route de très-bonne heure. Aussitôt levé, il déjeunait et faisait des obser- vations météorologiques jusqu'au moment fixé pour le départ. Une fois à cheval , il ne quittait plus son portefeuille , notant instantané- ment tontes ses observations et prenant l'heure de son chronomètre à la rencontre de tdut accident intéressant. Il descendait ensuite vingt fois et plus de cheval , chaque jour , pour prendre les angles de sa route et de tous les points voisins et agrémentait ce travail en fumant quelques tschibouks. Le soir, en arrivant au lieu de halte, il installait immé- diatement son baromètre et son thermomètre , fumait une pipe et se remettait aussitôt au travail jusqu'au moment du dîner. Après le dtner un petit kief (repos) consacré à savouri'r le café et le narghilé , et puis .■ « I . .. , . III ■»

(') Lv bi»y des beys , gouverneur Uu district.

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X. HOBIMAIBB DE HELL. 81

presque toi^ours travail jusqu'au coucher. Ajoutez à cela de non^- breoses observations astronomiques » pour déterminer la position exacte des lieux, des recherches géologiques le marteau fait son œuvre, et vous n'aurez devant vous qu'un des côtés intéressants de cette vie active. 11 faut, pour l'embrasser tout entière, se transporter par la pensée à côté du voyageur, le voir aux prises avec la souffrance physique , avec l'inquiétude morale que donne l'absence de la famille et du chez-soi , avec les mille embarras matériels de la caravane , avec les innombrables déboires que cause une vie nomade , tantôt soos la tente, tantôt dans un karavansérail ruiné, tantôt sur une mer houleuse ou sur un fleuve capricieux , tantôt enfin dans une; écurie , an milieu de populations misérables qui n'ont pas à offrir au voyageur de quoi reposer sa tête ou réchauffer ses membres transis. Il faut encore le voir préoccupé sans cesse du but de sa mission scientifique, réunir, avec la sûreté d'observation que donne l'expérience, cette masse incroyable de documents de tout genre , souvent informes en apparence , mais dont l'analyse sait tirer de si précieuses inductions et qui , mises en lumière , apportent quelques étincelles de plus au foyer intellectuel le monde moderne vient puiser sa vie.

Pendant sa longue halle à Tauris , Hommaire de Hell mit son temps à profit pour acquérir des notions aussi complètes que possible sur l'empire des Schahs, afin de faciliter ses recherches ultérieures. Toutes les questions de commerce, d'industrie, d'administration , il les étudia à fond et dans leurs plus minutieux détails.

Tauris , capitale de l'Azerbaïdjan , et longtemps le siège de l'em- pire , renferme 15,000 maisons , d'innombrables mosquées , bazars et karavansérails , et tient le premier rang parmi les villes les plus commerçantes de l'Asie. Sujet constant de rivalités entre la Turquie et la Perse , cette ville a eu une histoire tragique , écrite avec du sang et la perspective se développe sur des ruines. Aujourd'hui ces raines sont foulées par une population industrieuse et les enfants d'Allah , au lieu d'y échanger des coups de sabre , y échangent des produits manufacturés conire des banknotes ou des piastres fortes.

Mon cadre restreint ne me permet pas de suivre le voyageur dans ses périgrinâtions au milieu des édifices , monuments , établissements industriels et autour des fortifications de T)uris. Faisons comme l'abeille: butinons par ci par lu. Une visite d'abord à l'industrie locale. Voici une fabrique de châles établie à Tauris par des ouvriers de

9-Série.-2*Amiée. 6

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82 REVUE D'ALSACE.

Ker/ban. « Rien de plus primilif que ce travail , dit notre voyageur. La cbaioe et la trame sont de laine noire pour former le fond ; quant aux dessins . ils se fabriquent à la main avec des bouts de laine de différentes couleurs , suspendus autour de l'ouvrier qui n^apporte à celte besogne que la routine et l'expérience. Et cependant , malgré Tabsence de tout modèle, le dessin est toujours parfaitement régulier. Un ouvrier met environ six mois à fabriquer un cbâie ayant deux urcbines ei demi de longueur sur un quart de largeur» cbâie qui se paie a raison de 25 tomans ou 250 francs. >

Entrons maintenant dans une manufacture se fabriquent les feutres à dessins , et admirons » avec la simplicité du procédé » la prestesse de l'ouvrier » le (aient avec lequel , sans aucun modèle , il compose, avec de la bouri*e de laine, les dessins les plus capricieux» les nuances les plus variées.

Nous voici à dîner chez le Keikoudar ou maire de notre quartier. Rien de persan dans ce dîner , si ce n'est deux soupes très-épaisses servies dans de larges bassins de porcelaine de Cbine et le pilaw national. Comme en Europe, chaque convive a devant soi plusieurs verres pour déguster les diverses qualités de vin du pays , parmi les- quels le schiraz tient le premier rang. Au dessert arrivent deux musi- ciens dont Tun joue de la balalaïka (espèce de guitare) et dont l'autre chante en s'accompagnant d'un tambour de basque. 11 y a dans le chant persan de l'harmonie et de la méthode ; il n'est pas nasillard comme le chant turc.

Une des branches les plus lucratives du commerce de Tauris » ce sont les toiles grises et peintes» les pièces d'étoffes à grands ramages qu'on appelle perses , les toiles rouges à tissu croisé , tout cela de provenance anglaise. Pendant le séjour d'flommaire de Hell à Tauris il était fortement question d'un traité de commerce à conclure entre le France et la Perse , pour ouvrir aux manufactures françaises une partie des débouchés que l'Angleterre et la Russie se sont exclusive- ment appropriés. Grand émoi chez les ministres de ces deux pays qui obtinrent du Hadji, ou premier ministre du Schah, une réponse néga- tive à la question de savoir si le traité existait oui ou non. fe traité » dont l'enfantement a éié si laborieux , est devenu une réalité depuis la mission extraordinaire de Ferroukh-Khân à Paris.

Hommaire qui a tout vu, tout étudié, tout approfondi , nous donne un résumé très-détaillé de toutes les branches de commerce qui ali-

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X. HOMMÀlRE DE HBLL.

meoteDt la place de Taurts : il indlqae les principales maisons qui repré- sentent spécialement le commerce européen. Ce sont des maisons grecques et arméniennes, approvisionnées par les Anglais. De la France il n'était point question. Grâce au trailé de commerce, si la Carthage moderne, dans son entente de plus en plus cordiale, ne parvient point à en neutraliser les effets , notre commerce et notre industrie si mul- tiples finiront peut-être par s'y créer aussi ime place au soleil.

La province de TAzerbaïdjan compte deux missions chrétiennes , Tune américaine protestante , établie à Ourmiah , l'autre composée de lazaristes français, établie à Selmas près de Tauris. Le prosélytisme exercé par chacune d'elles ayant éveillé l'attention du Gouvernement, celui-ci y a mis les plus sérieuses entraves, de telle sorte que lors du voyage d'Hommaire, leur propagande était complètement annulée. Ces questions religieuses se trouve mêlé le patriarche chaldéen dont j'ai parlé plus haut» ont même beaucoup préoccupé notre voya- geur et je trouve dans une de ses lettres, datée de Tauris le 9 janvier 1848, le passage suivant qui n'est pas sans intérêt:

c H y a dans les environs de Tauris des missionnaires français, des Lazaristes qui se sont installés au milieu d'une population chaldéenne catholique dont ils sont devenus les administrateurs spirituels et tem- porels. Il en est résulté . ces jours passés , un conflit sérieux entre eux et le gouverneur du district , conflit que les Lazaristes attribuent aux intrigues de l'ancien patriarche chaldéen qui vit aujourd'hui, on ne peut plus misérablement , à Tauris après avoir été un des person- nages les plus importants du pays. A la suite de cette querelle un des missionnaires est parti pour Téhéran , afin d'invoquer l'assistance de notre ministre. Comme tout cela peut devenir très-grave , j'ai cru bien faire^n recueillant tous les renseignements de nature à értiaircir la question. J'ai fj^jt plus, j'ai recueilli tous les documents relatifs à l'histoire de l'église chaldéenne depuis le commencement de ce siècle et à l'influence exercée sur elle par la mission. Ce travail m'a demandé plusieurs jours et c'est ce malin seulement que j'ai pu achever de mettre mes notes en ordre. J'ai fait subir at> patriarche deux véritables interrogatoires dont l'un a duré sept heures sans discontinuer un instant. Me voilà maintenant avec plus de 150 pages de notes sur Tauris. » (^

{*) Lettres inédites.

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84 REVUE D'àLSACB.

Hommaire de Hell et l'artiste qui raccompagDe sont pris de la fièvre à Tauris. Tout en restant cloué sur son lit pendant plusieurs jours , le voyageur travaille avec une ardeur qu'on peut à bon droit appeler fiévreuse. C'est pendant cette retraite forcée qu'il écrivit des articles sur l'organisation des consulats anglais en Ânatolie et en Arménie sur les moyens d'influence que le consul anglais a su se créer à Tauris , sur le commerce d'importation et d'exportation de la Perse , sur l'état de ses relations avec la Russie et, à ce propos» il donne la copie textuelle du traité de commerce conclu entre ces deux pays. Il expé- dia également de Tauris trois longs rapports, dont deux aux ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique et le troisième à M. Elie de Beaumont auquel il rendait un compte sommaire de ses études sur les pays qu'il venait de visiter.

La fièvre ayant fini par céder à de nombreuses doses de quinine , Hommaire s'apprête à partir pour Téhéran il devait descendre au palais de la mission de France. M. le comte de Sartiges, alors ministre plénipotentiaire en Perse, l'y avait convié par une lettre fort gra- cieuse. Le départ fut fixé au il janvier. Une neige épaisse couvrait le sol , et le froid était rigoureux. En homme de précaution , notre voya- geur s'était fait faire un pantalon et une redingote avec une espèce de feutre en poil de chameau. Par-dessus ce vêtement il portait une grosse pelisse en mouton de Méched toute couverte de broderies de couleur. Un énorme bonnet persan avec une écharpe de Kerman , complétait son costume. On verra que ces précautions n'étaient pas superflues. Réduit à passer la première nuit dans une écurie mal fermée , sans feu , par une température glaciale , la caravane trouva la transition passablement dure et les jours suivants, la température, de plus en plus basse, arriva à un degré d'intensité tout-à-feit excep- tionnelle. Ici le journal du voyage est empreint d'une morue tristesse, c 14 janvier. 11 y a eu ces jours-ci , un crescendo remarquable de- puis notre départ du caravansérail jusqu'à notre arrivée à Turkmant- chaï. La neige n'a cessé de tomber à gros flocons. Une épaisse couche de neige nous recouvrait de la têle aux pieds. En descendant de cheval , ma barbe et mes moustaches réunies ne formaient plus qu'un morceau de glace. Nous trouvâmes heureusement un bon gîte qui nous fit oublier nos fatigues. On nous installa dans la maison fut signé , en i828, le célèbre traité de Turkmantchaî entre la Perse et la Russie. Nous primes possession de la chambre d'Abbas-Mirza , et

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1. nOMMAIBE DB HBLL.

Kerre» mon domestique » organisa ses marmites dans celle du princ Paskiéwitch (i). > Avant d'arriver à cette station , la caravane dut traverser des montagnes et de hauts plateaux la réverbération de la neige fatigua beaucoup la vue du voyageur. La voici à Mianèb , ville tristement célèbre par ses punaises dont la piqûre est réputée mor- telle , et par la mort du voyageur français Thévenot (^). Hommaire eût volontiers passé outre, mais la nuit était arrivée et il fallut» bon gré malgré» pernocter dans une des maisons de boue dont se com- pose cette localité. C'est encore au fond d'une écurie que les voya- geurs reçurent l'hospitalité. La température du moment les rassura » toutefois, bien que leur hôte vint leur apporter une certaine boisson composée de dattes et de miel servant à neutraliser la piqûre des punaises. Il leur conseilla» du reste, de garder la lumière toute la nuit. Ces précautions eurent du succès et les voyageurs se permirent quelques heures de sommeil.

c A part sa terrible réputation, Mianèb est bien encore l'endroit le plus hideux que je connaisse , plus hideux que quelques uns des vil- lages kurdes dont j'ai fait un si triste tableau. Combien le sort de ce malheureux Thévenot , mort ici à trente-cinq ans » me parait plus affreux, maintenant que je connais la localité ! mon imagination n'ose pas s'arrêter sur l'horrible situation de ce pauvre voyageur qui pou- vait à bon droit se croire abandonné de Dieu et des hommes dans un tel lieu. >

En évoquant ce navrant souvenir , Hommaire de Hell était loin de pressentir sa propre destinée. £t cependant » à sept mois de , il mourait , lui aussi » à trente^cinq ans , non pas comme Thévenot » abandonné de Dieu , mais dans les bras d'un digne prêtre arménien qui lui avait prodigué jusqu'au dernier moment les consolations reli- gieuses.

A une demi-heure de Mianèh s'élève la chaîne de montagnes du Kaflankou au pied de laquelle s'arrêta , en 1828 » l'armée victorieuse de la Russie. Le temps est très-rude : de la neige et toujours de la - neige à perte de vue comme dans les steppes. Rencontre de soldats

(*) Lettres inédites. Une vue de cette chambre historique figure dans l'atlas du voyage.

(*) Jean de Thévenot, voyageur célèbre, à Paris en 1635, mort à Mianèh en i^7 » au retour d'un long voyage en Egypte , aux Indes et en Perse.

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86 REVUE r»*AL$ACB.

dégaeaillés rentrant dans leurs foyers en rançonnant les villages. La caravane descend , au milieu d'un épais brouillard , le revers de la montagne* par des pentes très-escarpées Tinstinct des cbëvaux fut son seul guide. Elle trouve une délicieuse réception chez le gou- verneur de la ville de Zenghian» jeune homme d'une physionomie vive et spiriiueile , de manières dégagées qui fait à Hommaire les honneurs du thé et du kbalioun , en homme qui sait parfaitement vivre et qui, bientôt après, fait servir aux voyageurs un copieux diner persan , assaisonné d'un feu flamboyant. £n l'absence de couteaux et de fourchettes , meubles inconnus en Perse , nos Français savent fort bien se servir de la fourchette du père Adam pour dépecer les poulets rôtis, manger le pilaw et savourer les sorbets, c C'est bien l'Orient, dit Hommaire , pays de contraste et d'imprévu le rêve côtoie sans cesse la réalité. >

Le lendemain , c'était le 20 janvier » il fallut se remettre en marche

par un froid de 8 degrés qui augmenta rapidement dans le courant

du jour. Jamais le ciel n'avait été aussi noir » la neige aussi compacte

et le vent aussi glacial , efl ce n'est qu'à grand' peine que la caravane

arrive à Soultanieh, l'ancienne capitale de la Perse, qui aujourd'hui n'a

plus que l'aspect d'un grand village désolé , d'où émergent sa célèbre

mosquée et quelques ruines de grands édifices. Parti de Soultanieh

par 16 degrés de froid , Hommaire suit une route effondrée les

chevaux ne peuvent avancer qu'au pas : cette route est jalonnée de

villages abandonnés qui , sous ce ciel sinistre ei au milieu de la neige,

offrent un vrai tableau de désolation. A Pharséi» il trouve une

chambre assez propre , mais l'eau gèle à un pouce de profondeur

tout à côté de la cheminée. Dans la noit il est tombé plus d'un mètre

de neige et la caravane reste bloquée pendant six jours au coin du

feu un' vent nord-est des plus violents la fait frissonner , malgré

les fourrures dont chacun est enveloppé. Enfin , le i«' février , elle

peut se remettre en marche. Malgré les conseils des habitants de

Siadoï qui essayent de le retenir et les rapports alarmants de quelques

éclaireurs envoyés en avant, Hommaire prend la résolution énergique

de continuer sa route, au milieu d'un chasse-neige comparable à

ceux des steppes de la mer d'Âzof. c Le foulard dont notre visage est

enveloppé ne forme plus qu'un monceau de glace dans lequel se

trouvent prises la barbe et les moustaches , de même que le mouchoir

placé sur ma poitrine , par-dessous le caban. Il arrive un moment

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X. hommaiAf de hell. 87

tes obslactes prennent de telles proportions que le danger nous apparaît tout-à-coup dans toute son horreur , car non seulement les souffrances s'accroissent , mais la perspective de passer la nuit en plein bivouac devient évidente , et passer la nuit dans de telles con- ditions, c'est conserver peu de chances de salut. > (<) Cependant, grâce à l'expérience de Mouza , le chef de la caravane, on arrive à la tombée de la nuit à Casbin. , après une attente de deux heures en selle, nos voyageurs sont repoussés de la maison du gouverneur et vont passer la nuit dans un caveau sans fenêtre ni cheminée, n'ayant pour se réchauffer qu'un peu de braise dans un trou et pour se récon- forter qu'un peu de pain et du raisin. Au moment du départ , le 5 février, le thermomètre marque S4 degrés de froid. Hommaire est atteint d'une ophthalmie qui le force à tenir ses yeux bandés et à suivre la caravane en aveugle. Il est démoralisé. Ce qui le console , c'est de voir sa santé ainsi que celle de M. Laurens, résister à de si rades atteintes, c Nos vêtements , dit-il » ressemblent à des armures de glace, dans.lesquelles les membres sont emprisonnés sans pouvoir faire le moindre mouvement. Aussi, descendre de cheval est une opé- ration des plus compliquées qui exige un ^secours étranger, çt ainsi do reste. >

Le 9 février, après avoir passé la nuit à Kéretch , la caravane se met en marche avec la certitude d'arriver dans la journée à Téhéran. Effectivement» à 5 heures, Hommaire de Hell franchit une des portes de la capitale l'attendaient deux serviteurs de la mission de France, avec des chevaux de rechange et ^ quelques minutes après, il descend au palais de l'ambassade.

CH. GOUTZWILLER,

Secrétaire en chef de la maine de Golmar.

(La fin à la prochaine Uvraiion),

(*) Voyage $n Turquie et en Perse^ tome ui, p. 103.

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DOCUiMENT HISTORIQUE.

RÉDUCTION DBS MONNAIES ROYALES ET GONTERSION DBS LIVRES , SOLS ET DENIERS EN FLORINS » SCHELLINGS ET PFENNING8 DE LA VILLB LIBRE ROYALE DE STRASBOURG.

i . Réduction des monnaies d'or françaises en florins » schellings et pfennings de Strasbourg.

Uv. sols. den. flor. sch. |if.

Un quadruple 44 >

Un double louis d'or ...... 22 i

Un louis d'or a i

Un demi-louis d'or 5 iO

Un escu d'or 5 44

Un demi-escu d'or 2 17

22 > >

ii > 1

5 5 >

2 7 6

2 8 6

i 4 3

2. Réduciion des monnaies d'argent françaises en florins schellings

et pfennings de Strasbourg.

Un escu blanc à 60 sols 3 > » | 5 ,

Un demi-escu blanc 140 > 1 7 6

Une pièce de quinze sols .... 1 45 > 3 9

Une pièce de cinq sols 1 5 » » i 5

Une pièce de trois sols et demy . » 3 6 » iOVs

3. Réduction de diverses autres monnaies ayant cours dans la Basse-

Alsace.

Un bajoare ou un ducaton ... 3

Un demi-bajoare i

Un escu d'Espagne .3

Un demy-escu d'Espagne .... i

Un teston >

Un demi-teston >

Une pièce de quatre testons ... 2

15

*

8

9

17

6

9

4V,

6

8

6

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13

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8

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BOCCMBNT HISTOBIQUE.

Une pièce de deux testons . .

Un pattagon d'Espagne

Un pattagon

Un escu

Undemy-escn

Un schnappban vaut à la campagne et en Tille . . Un demi-schnappbany bore ville .

en ville . . Un qoart d'un schnapphan » h. ville

en ville . .

Un onart d'escu

Un livre de France

Un livre de la ville de Strasbourg .

Un franc

Une pièce de dix sols

Un scbelling de Hollande .... Un demi-schelling de Hollande

Une pièce de Bononie

Une pièce de huit sols

Une pièce de quatre sols .... Une pièce de deux sols .....

Deux sols*d'Allemagne

Un sol d'Allemagne

Un demy sol d'Allemagne ....

Un double d'Allemagne

Un denier d'Allemagne ....

4. Réduction des monnaies de cuivre Strasbourg.*

Un denier

Un double .

Trois déniera font un liard qui vaut Douze déniera font un sol qui vaut Un sol marqué ne vaut plus que . ,

Deux sols

Quatre sols

Buitspte

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flor. schal. pfen. bélier.

Huit sols et huit deniers > 2 2

Dix sols 1 2

Quinze sols 3

Vingt sols » 5

Vingt-quatre sols > 6

Trente sols » 7 '

Trente-sept et demy sols > 9

Quarante sols ...

Cinquante sols

Soixante sols

Soixante-et-dix sols

Soixante-quinze sols

Quatre-Tingt sols 2

Quatre- vingt et dix sols 2

Quatre-vingt-quatre sols 2

Cent sols 2

Cent vingt sols 3 > i

5. Réduction des deniers et doubles de France en bélier» pfennings et kreutzer.

heUer

1 denier

2 deniers 1

3 deniers iVa

4 deniers 2

6 deniers 2*/^

6 deniers 3

7 deniers . . . . 3*/^

8 deniers * 4

9 deniers 4Vs

10 deniers 5

ii deniers 5Va

i2 deniers : 6

Un double i

Deux doubles 2

Trois doubles 3

Quatre doubles 4

Cinq doubles 5

Six doubles 6

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DOCUMBMT HISTORIQIT. 9{

6. Réduclîoû des sols en livres.

Pour réduire les sols eu livres de France il faut diviser le nombre des sols par SO. Exemple: 375 sols font 18 liv. 15 sols.

7. Réduction des sols français en schelling;s de Strasbourg.

Pour réduire les sols en scbellings il faut diviser par 4 le nombre des sols. Ex. : 79 sols font i9 scbellings et 9 pfennings.